Roger Vétillard, 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois : un tournant dans la guerre d’Algérie ? (2012)

mardi 1er mai 2012.
 
Peu de temps après avoir publié la deuxième édition revue, corrigée et augmentée de son livre capital sur le 8 mai 1945, Roger Vétillard a commencé à me faire lire les versions successives de son nouvel ouvrage consacré aux tragiques événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois. Je les ai lues avec le même intérêt et j’ai de nouveau accepté de lui apporter l’aide d’une préface. Non seulement par estime pour les qualités remarquables qui le rendent dignes du beau titre d’historien amateur - au meilleur sens du terme - mais aussi parce que, une fois de plus, son nouveau livre apporte beaucoup à la connaissance et à la compréhension d’un événement tragique trop déformé par les mémoires de la guerre d’Algérie.

Roger Vétillard : Le 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois. Un tournant dans la guerre d’Algérie ? Paris, Editions Riveneuve, 2012, 351 p.

Roger Vétillard n’est pas un historien de métier, et pendant longtemps son nom m’est resté inconnu. Né à Sétif en 1944, “rapatrié” en 1962, il était devenu médecin à Toulouse et maire-adjoint de sa commune de résidence. Pourtant, depuis quelques années, il s’est fait connaître comme le principal spécialiste des événements sanglants qui ont endeuillé sa ville natale, ses environs, et aussi la ville et la région de Guelma, lors de l’insurrection et de la répression de mai 1945. Son livre intitulé Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, publié en janvier 2008 par les Editions de Paris, et réédité en janvier 2011 par les mêmes éditions, a bénéficié d’un succès mérité. En quoi se distinguait-il des nombreux autres travaux consacrés au même sujet depuis presque une vingtaine d’années ? Essentiellement par le fait qu’il allait chercher ses informations, écrites et orales, avec la plus totale impartialité, en recourant notamment aux témoignages et aux témoins de tous les bords, grâce aux relations cordiales qu’il avait commence à nouer à Sétif dans sa jeunesse, et grâce aux témoins de toutes origines qui ont pris contact avec lui après avoir lu la première version de son livre. C’est d’ailleurs pourquoi il a dû rajouter ou modifier de nombreux détails dans sa deuxième édition, très sensiblement augmentée. Au contraire, trop de films documentaires et même de livres publiés sur ce sujet depuis 1995 ont présenté une vision biaisée de ces événements tragiques, dans la mesure où leurs auteurs ont cru que la vérité historique devait nécessairement suivre la vérité politique, et que les déclarations des acteurs et témoins algériens avaient, par nature, plus de valeur que celles des témoins français “rapatriés” d’Algérie. En effet ces déclarations, d’après eux, n’avaient de valeur que dans la mesure où elles confirmaient celles des Algériens. Etant donné que leurs auteurs avaient, presque tous, vidé les lieux après l’indépendance, il en résultait que les témoins algériens restés sur place pouvaient arranger leurs récits sans craindre d’être démentis, ou en tout cas sans craindre que les objections opposées à leurs déclarations soient prises en considération par des enquêteurs politiquement orientés (et sincèrement convaincus que tel était leur devoir). Cette analyse pourra sembler schématique et brutale à ceux qui ne l’auront pas encore vérifiée, mais elle me paraît fondamentalement juste.

Et c’est le même genre de réflexions que m’inspire aujourd’hui la nouvelle enquête réalisée par Roger Vétillard, sur les événements tout aussi tragiques du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois. Ce sujet était resté pendant longtemps relativement peu traité par les historiens, mais ce retard relatif a été comblé en moins d’un an par la publication de deux livres. D’abord celui de l’historienne Claire Mauss-Copeaux, déjà connue depuis 1999 pour sa thèse publiée sous le titre Appelés en Algérie, la parole confisquée. Son nouvel ouvrage, Algérie, 20 août 1955, paru en janvier 2011, a déjà obtenu de nombreux comptes rendus élogieux, et donné l’impression d’avoir fait le tour de la question. En conséquence, on pouvait se demander ce que peut encore apporter de nouveau celui que publie Roger Vétillard. La réponse tient dans le fait qu’il est beaucoup plus complet, et que ses conclusions sont beaucoup plus sûres, En effet, alors que le premier de ces deux livres s’est contenté d’une enquête incomplète et a pris le risque de généraliser imprudemment ses conclusions, le second a réalisé une recherche aussi complète que possible pour aboutir à des conclusions beaucoup plus solidement fondées.

La différence de leurs méthodes porte sur deux points essentiels. D’une part, alors que le premier de ces deux livres s’est contenté de mettre en évidence la grande diversité des nombres de victimes retenus par les différents auteurs qui ont cité les tragiques événements du 20 août 1955, le second ne s’en est pas tenu à ce constat, mais il en a tiré la conséquence logique : chercher à établir la liste nominative de toutes les victimes connues et à indiquer quel fut leur sort. Il a ainsi pu démontrer que le nombre réel des victimes connues de l’offensive du FLN avait été très fortement sous-estimé, puisqu’en réalité il atteint presque le double de celui qui était le plus souvent cité (environ 135 morts civils français, au moins 36 civils musulmans identifiés, et 45 membres des forces de l’ordre, plus au moins 115 blessés). Ce qui fait du 20 août 1955 un événement beaucoup plus meurtrier que le 8 mai 1945.

D’autre part, le premier de ces deux livres s’est attaché à démontrer à travers deux exemples (ceux d’El-Alia et de Aïn-Abid) que le caractère particulièrement sanglant de l’insurrection et le nombre alarmant de ses victimes civiles n’étaient pas dus aux ordres donnés par le chef régional du FLN-ALN, Zirout Youcef, mais à des initiatives locales explicables par des causes particulières. Or cette démonstration est faussée par le fait que Claire Mauss-Copeaux a supposé, sans preuve, que ces deux massacres de civils étaient les seuls, alors qu’en réalité, de tels massacres se sont produits ce jour-là dans de très nombreux lieux touchés par l’insurrection, et tout particulièrement dans la région centrale directement commandée par Zirout Youcef. Le récit détaillé que donne Roger Vétillard de tous les événements répertoriés dans tous les lieux où ils se sont produits ne laisse aucun doute sur le fait que cette insurrection n’a pas été seulement une offensive militaire, mais aussi une attaque terroriste systématique et délibérée. Ainsi, l’idée exprimée par de très nombreux auteurs, à savoir que le chef de la wilaya du Nord-Constantinois avait voulu provoquer délibérément des représailles aveugles par des massacres aveugles de civils européens afin de rendre impossible tout retour en arrière, apparaît comme la seule conclusion conforme à la réalité des faits.

Enfin, on peut aussi s’étonner de voir Claire Mauss-Copeaux présenter cet événement sanglant comme une simple conséquence logique du durcissement de la répression contre les premiers groupes du FLN-ALN dans le Nord Constantinois à partir de mai 1955, et conclure que ces massacres limités ne doivent pas faire oublier les féroces représailles qui les ont suivis contre le peuple algérien. S’il est vrai que les consignes alors données à l’armée française pour détruire systématiquement les “hors-la-loi” dépassaient les lois de la guerre définies par des conventions internationales, il n’en est pas moins vrai que les massacres de civils français commis le 20 août 1955 les dépassaient encore plus gravement, en inaugurant un nouveau type de guerre que d’anciens maquisards ont qualifié de “race contre race”. Cette initiative allait si peu de soi que même les chefs du FLN-ALN réunis un an plus tard dans le Congrès de la Soummam ont demandé des explications aux responsables de la wilaya du Nord-Constantinois. On doit aussi constater qu’ils ont été convaincus que cette offensive sanglante avait été payante, puisqu’ils ont fait du 20 août une date anniversaire de bon augure, et que l’Algérie indépendante en a fait une fête nationale. Mais on peut aussi se demander si la légitimation de l’emploi de tous les moyens, quels qu’ils puissent être, pour servir une cause supposée juste n’a pas entraîné des conséquences désastreuses pour le peuple algérien, qui fut victime du déchaînement d’une violence de plus en plus illimitée durant la terrible guerre civile des années 1990.

On ne peut reprocher à Claire Mauss-Copeaux d’avoir voulu soumettre une idée largement admise à l’épreuve du doute, mais on ne peut la suivre à partir du moment où elle a admis sans preuve suffisante que son hypothèse était vérifiée, alors que ce n’était pas le cas. Son enquête incomplète apparaît ainsi comme un pari perdu. Au contraire, celle de Roger Vétillard démontre une nouvelle fois l’utilité d’une recherche qui ne s’enferme pas dans une idée préconçue. Au terme d’une enquête particulièrement approfondie, il pose de nombreuses questions et tente de leur apporter des réponses dans des conclusions longuement développées. Ses dernières phrases sont modestes et prudentes, en laissant à chacun la possibilité d’imaginer “ce qui aurait pu se passer si ces événements dramatiques n’avaient pas eu lieu”, mais elles expriment une attitude plus louable que le parti pris en faveur du camp qui devint celui des vainqueurs. Souhaitons donc à son livre d’être lu et médité, avec toute l’attention qu’il mérite, par tous ceux qui veulent mieux comprendre le terrible processus de radicalisation de la guerre d’Algérie.

Guy Pervillé

PS 1 : Je préciserai le plus tôt possible sur ce site la critique du livre de Claire Mauss-Copeaux que m’a inspirée sa comparaison avec celui de Roger Vétillard. Voir ma mise au point du 6 mai 2012,"A propos d’un livre de Claire Mauss-Copeaux", http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=278.

PS 2 : Roger Vétillard vient de publier en février 2013 une nouvelle édition revue, corrigée et augmentée de son livre, qui passe de 351 p. à 366 p. A noter la révision en baisse du nombre des civils européens tués le 20 août 1955, qui passe de 133 à 117 (page 270), mais aussi une augmentation du nombre de témoignages reproduits.



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