Lettre à Monsieur le Président de la République (2015)

samedi 27 juin 2015.
 
A la suite de différentes initiatives mémorielles qui sollicitaient l’appui des historiens de la guerre d’Algérie en le supposant acquis, j’ai ressenti le besoin de mettre les choses au point. J’ai fini par envoyer la lettre suivante, datée du 12 juin 2015, au président de la République François Hollande peu de temps avant son deuxième voyage en Algérie. J’ai reçu des accusés de réception de son chargé de mission, et de son chef de cabinet qui m’a répondu au nom du président.

Monsieur le Président de la République,

Je vous écris en tant qu’historien, spécialisé depuis 45 ans dans l’histoire de l’Algérie coloniale et de la politique algérienne de la France, et qui entend continuer à travailler sur ces sujets en toute liberté.

Les historiens sont de plus en plus sollicités de cautionner des revendications mémorielles, non seulement en Algérie mais aussi en France, comme on l’a vu depuis un an et plus encore depuis quelques mois à propos du 8 mai 1945 et de ses suites. C’est pourquoi je crois nécessaire de vous rappeler comment a évolué la présentation de cette question.

Depuis les années 1960 jusqu’au début des années 1990, les historiens algériens et français paraissaient en voie de s’entendre sur l’identification des faits et sur leur explication. Mais depuis le milieu des années 1990, l’interprétation polémique du Parti du peuple algérien (PPA) puis du FLN, a été reprise par la Fondation du 8 mai 1945 (créée à Alger en mai 1990) et par les autorités algériennes sous la forme d’une revendication de repentance à caractère judiciaire adressée à la France. Puis cette revendication a été reprise en France même par diverses initiatives mémorielles soutenues par des élus de gauche et de droite, comme à Marseille le 14 mai 2014, ou plus récemment par une pétition lancée le 22 mars 2015, et par un vœu adopté au Conseil de Paris le 14 avril 2015. Ces textes parlent d’une répression systématique et démesurée, et le dernier d’entre eux assure même que « les travaux de la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement ». Le fait qu’il y a eu aussi des victimes françaises est de plus en plus souvent oublié. Sans vouloir nier la gravité de ces faits, il convient de rappeler ce qui en a été dit par des historiens dans les 70 dernières années.

Le grand historien Charles-André Julien avait dénoncé en 1952 dans son Afrique du Nord en marche la répression de mai 1945, « féroce, impitoyable, en vérité inhumaine par son manque de discernement » , mais il a également dénoncé la partialité de la version répandue par la propagande nationaliste algérienne, dans une brochure du parti MTLD qui racontait longuement le « génocide de mai 1945 » : « un policier abat un porteur de pancarte de trois balles dans le ventre ; aussitôt les policiers « se regroupent rapidement en face des manifestants, comme si le scénario avait été préparé à l’avance, et la fusillade commence. Puis à Sétifville, la loi martiale est proclamée ». Et il ajoutait : « Sans doute s’est-il passé entre-temps l’effroyable tuerie à travers la ville, mais à cela il n’est même pas fait allusion. Si le PPA n’y fut pour rien, pourquoi donc le cacher ? Et comment ajouter foi à une propagande qui fausse la réalité au point d’omettre entièrement un événement d’une exceptionnelle gravité ? » [1] .

De même son disciple Charles-Robert Ageron avait publié au moins trois analyses détaillées de ces émeutes et de leur répression [2], et conclu la dernière d’entre elles par cette phrase : « Faut-il rappeler ici qu’en histoire de la décolonisation toute insurrection manquée s’appelle une provocation, toute insurrection réussie une Révolution ? Un historien se contentera de noter impartialement que la tentative avortée en mai 1945 devait servir de répétition générale à l’insurrection victorieuse de la Révolution (thawra) de 1954-1962 » [3].

D’autre part, le fait que cette explosion de violence de mai 1945 avait pour origine un projet d’insurrection nationaliste a été démontré dès 1975 et 1980 dans les deux premiers livres du grand historien algérien Mohammed Harbi [4] : d’après lui, en avril 1945 Messali Hadj avait essayé de s’évader de sa résidence forcée pour prendre la tête d’une insurrection nationaliste, mais il avait dû rebrousser chemin parce qu’il n’avait trouvé personne pour le guider au lieu de rendez-vous fixé. Sa collègue Annie Rey-Goldzeiguer avait d’abord exprimé son scepticisme, avant de confirmer ce fait en s’appuyant sur le témoignage de la fille de Messali dans son dernier livre publié en 2002, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945 [5]. Mohammed Harbi lui-même vient de le confirmer une nouvelle fois dans un article récent : « Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA - et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine - sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte » [6]. Puis le transfert de Messali Hadj au Sahara et ensuite en Afrique noire vint rendre caduc le plan d’insurrection fondé sur la proclamation d’un gouvernement provisoire algérien présidé par lui.

On peut donc expliquer le déclenchement de l’émeute de Sétif autrement que par la sincère indignation provoquée parmi les manifestants par la mort du scout algérien portant le drapeau national, Saal Bouzid : il s’agissait en fait, non pas d’un traquenard tendu par la police et par l’armée - comme l’a prétendu à tort le film Hors-la-loi en 2010 - mais bien d’une vraie insurrection armée qui a fait de nombreuses victimes européennes, à Sétif - où le premier mort aurait été le contrôleur du marché, Gaston Gourlier - et dans les campagnes voisines [7], avant de provoquer dans un deuxième temps une répression démesurée par l’armée et surtout par la milice civile de Guelma, qui fit sans aucun doute des milliers de morts sans qu’on puisse être plus précis. Mais il faut bien conclure que la propagande diffusée depuis 70 ans par le PPA puis par le FLN, et relancée à partir de mai 1990 par la Fondation du 8 mai 1945, a toujours déformé la réalité des faits en escamotant cette insurrection pour ne parler que de la répression qu’elle a provoquée.

Et pourtant, il y a plus d’un quart de siècle, un historien algérien patriote, Redouane Aïnad-Tabet, pouvait encore publier en Algérie, avec succès, un livre sur le 8 mai 1945 où il écrivait dans sa préface que le peuple algérien « n’a pas fait que subir, en victime innocente expiatoire, une sanglante répression, un complot machiavélique. Il est temps de dire et de souligner qu’il a été aussi l’auteur de ces événements, même s’il a subi un revers, même s’il a payé le prix du sang, le prix de la liberté par des dizaines de milliers de victimes ». (...) Et plus loin : « la tentative d’insurrection nationale a commencé dès le 1er mai 1945, lui-même préparé par toute une action politique, une prise de conscience aigüe, généralisée, qui s’est affirmée durant toute la seconde guerre mondiale pour aboutir à ce point culminant. La révolte proprement dite a duré plus de quatre jours et s’est étendue à tout le nord-constantinois, relayée ensuite par les attaques de Saïda et de Naciria, en Kabylie. Certes, l’insurrection générale a avorté, mais il n’en demeure pas moins, par l’ampleur des manifestations populaires qui ont eu lieu ce jour-là à travers tout le territoire national, que Mai 1945 est un fait historique positif, national » [8]. Mais ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui, puisque la vision biaisée de la propagande s’est imposée en Algérie et même en France, où depuis l’an dernier se multiplient des initiatives mémorielles conformes à la mémoire officielle algérienne.

Dans ces conditions, les discours prononcés par Monsieur le Secrétaire d’État aux Anciens combattants durant son récent voyage en Algérie ne sont pas satisfaisants parce qu’ils ont respecté presque intégralement la version officielle algérienne, en ne mentionnant les victimes françaises qu’en deuxième position : « Je suis venu traduire par le geste l’hommage que la nation française doit aux victimes de ces journées terribles, aux milliers de morts algériens de Sétif, Guelma et Kherrata, ainsi qu’aux dizaines de victimes européennes ». Il n’a d’ailleurs obtenu qu’un demi-satisfecit du ministre algérien des Anciens moudjahidin Tayeb Zitouni, qui persiste à réclamer la repentance de la France en la prévenant que si elle demandait le pardon, il ne lui serait pas accordé : « Pour nous, notre devoir est de continuer à dévoiler les massacres et les crimes barbares perpétrés par l’armée coloniale française en Algérie au temps de l’occupation. Nous organiserons des séminaires, colloques et produirons des documents écrits et audiovisuels sur cette période jusqu’à ce que viendra une génération en France qui reconnaîtra les crimes de ses ancêtres et demandera pardon. Ce jour-là, nous refuserons ce pardon, parce que tout ce que la France a commis en Algérie est impardonnable » [9].

De même, si Monsieur le Secrétaire d’État a fait allusion aux victimes françaises du 5 juillet 1962 à Oran dans son allocution au cimetière du Petit Lac, ainsi qu’il l’a indiqué dans son discours du 20 avril 2015 à la résidence des Oliviers (« Ensuite dans nos nécropoles de Mers-el-Kébir et du Petit-Lac à Oran, où reposent plus de 10 000 de nos soldats et de nos marins tombés en Algérie, au service de la France, pour leur rendre l’hommage que la nation leur doit. Hommage qui s’adressait aussi à nos compatriotes victimes des débordements tragiques qui ont eu lieu à Oran le 5 juillet 1962 » [10]), la presse algérienne ne semble pas l’avoir remarqué.

Dès lors, comment ne pas se demander si tous les responsables de la politique française sont vraiment informés de la réalité des faits historiques sur lesquels ils entendent fonder leur politique mémorielle ? Je me souviens des paroles prononcées par le Premier Ministre Lionel Jospin le 26 avril 2001 aux Invalides : « Par une circulaire publiée aujourd’hui même au Journal officiel, le Gouvernement autorise les historiens à accéder aux archives publiques concernant la guerre d’Algérie. Cette ouverture des archives ouvre la voie à un travail historique de qualité, première et nécessaire étape de la compréhension et de l’acceptation par tous de ce lourd passé ». Et aussi des paroles prononcées à Alger par vous-même, le 19 décembre 2012 : « Connaître, établir la vérité, c’est une obligation, et elle lie les Algériens et les Français. Et c’est pourquoi il est nécessaire que les historiens aient accès aux archives, et qu’une coopération dans ce domaine puisse être engagée, poursuivie, et que progressivement, cette vérité puisse être connue de tous. La paix des mémoires, à laquelle j’aspire, repose sur la connaissance et la divulgation de l’histoire ». Mais à lire les échos du récent voyage à Alger de Monsieur Jean-Marc Todeschini, je me demande si tous nos représentants sont vraiment bien informés des faits historiques et bien conscients de la nécessité de les respecter ? Sauront-ils continuer à résister aux pressions excessives qui viennent directement et indirectement d’Algérie, pour défendre les chances d’une vraie réconciliation ? Telles sont en tout cas les questions que je me pose avec inquiétude.

Nos dirigeants, dont vous êtes aujourd’hui le premier, ont souvent déclaré : « Laissons travailler les historiens ! » Oui, laissons travailler les historiens, mais soucions-nous également de savoir et de faire savoir ce qu’ils ont déjà trouvé !

Veuillez excuser cette formule qui traduit clairement mon inquiétude, au moment où il est question de votre deuxième voyage officiel en Algérie.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de mon profond respect.

Guy Pervillé

[1] Charles-André Julien, L’Afrique du Nord en marche, Paris, Julliard, 1952, pp. 263-264.

[2] Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, t. 2, 1871-1954, Paris, PUF, 1979, pp. 572-578, et « Les troubles du Nord-Constantinois en mai 1945 : une tentative insurrectionnelle ? », XXème siècle, revue d’histoire, n° 4, octobre 1984, pp. 23-38.

[3] Charles-Robert Ageron, « Mai 1945 en Algérie, enjeu de mémoire et d’histoire », Nanterre, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 39, juillet-décembre 1995, pp 52-56

[4] Mohammed Harbi, Aux origines du FLN, le populisme révolutionnaire en Algérie, Paris, Christian Bourgois, 1975, pp. 21 et 110-111 et 178 (note 68).

[5] Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945, Paris, La découverte, 2002, p. 238.

[6] Mohammed Harbi, « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif », 19 avril 2015, Fédération des travailleurs des Industries du Livre, du Papier et de la Communication CGT (http://www.filpac-cgt.fr/spip.php ?article9779).

[7] Officiellement 102 morts, 110 blessés et 10 femmes violées du côté français.

[8] Redouane Aïnad-Tabet, Le mouvement du 8 mai 1945 en Algérie, Alger, OPU, 2ème édition, 1987, 318 p (voir p 9-10).

[9] Riad Madi, « Les crimes du 17 octobre 1961 à Paris, une abjection à faire honte à l’humanité », Le Temps d’Algérie, 17 octobre 2014, http://www.letempsdz.com/content/view/133511/1/

[10] http://www.defense.gouv.fr/sedac/prises-de-parole/prises-de-parole-de-m.-jean-marc-todeschini/discours-de-jean-marc-todeschini-sedacm-deplacement-en-algerie-lundi-20-avril-2015 ?nav=web



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