Question de Jean-Félix Vallat à Guy Pervillé.
J-F Vallat : En négociant les accords d’Evian avec le GPRA, De Gaulle avait-il réussi à imposer sa volonté ?
G. Pervillé : Le général de Gaulle est revenu au pouvoir grâce au mouvement du 13 mai 1958, qui voulait imposer l’intégration définitive de l’Algérie dans la France. Mais on sait qu’en réalité il croyait depuis 1954 au moins que l’indépendance revendiquée par le FLN était inéluctable. Devons-nous donc croire qu’il avait prévu dès le début l’aboutissement de sa politique algérienne ?
Le général De Gaulle, après avoir conçu la Communauté franco-africaine comme un moyen d’émanciper insensiblement les anciens territoires dépendants, voulait aussi l’utiliser pour faciliter l’acheminement de l’Algérie vers l’indépendance, en recourant au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Faisant de l’autodétermination des habitants de l’Algérie la clé de la solution du problème algérien dans son discours du 16 septembre 1959, il s’était débarrassé de l’intégration en faisant de la « francisation » une des trois options possibles pour les Algériens concurremment avec la « sécession » (indépendance totale voulue par le FLN) et le statut d’Etat autonome fédéré à la France dans la Communauté ; puis il l’avait oubliée à partir de mars 1960 et avait proposé à la place « l’Algérie algérienne » (14 juin 1960) puis « la République algérienne » (4 novembre 1960) avant d’entamer des négociations avec le GPRA en janvier 1961. Ainsi De Gaulle semblait avoir peu à peu renié ses promesses de 1958 en révélant son but caché [1], et les partisans de l’Algérie française qui l’avaient rappelé au pouvoir en mai 1958 pouvaient s’estimer trahis.
Mais contrairement aux apparences, il n’était pas décidé depuis son retour au pouvoir à remettre l’Algérie au FLN. Après avoir brisé l’opposition des Français d’Algérie durant la semaine des barricades d’Alger (24 janvier-1er février 1960) [2], il avait accepté de négocier secrètement avec les chefs de la wilaya IV (Algérois) du FLN sur la base de la remise des armes et de la reddition des combattants [3], avant de proposer au GPRA d’accepter les mêmes conditions lors de la conférence de Melun (24-29 juin 1960). Puis après avoir congédié les émissaires du GPRA pour reprendre les négociations avec les trois chefs de la wilaya IV qu’il avait déjà reçus le 10 juin à l’Elysée, il avait dû constater le retournement du chef militaire Si Mohammed en faveur du GPRA contre ses compagnons Si Lakhdar et Si Salah. Les témoignages concordants de Michel Debré et de Georges Pompidou prouvent que le Général fut profondément affecté par son échec durant plusieurs mois, au point de songer à démissionner au milieu d’octobre 1960. Il en fut dissuadé par ses deux fidèles, Michel Debré lui disant et lui écrivant : « Si ce n’est pas vous, ce ne sera personne. L’Algérie sera un cancer pour la France » [4], et Georges Pompidou : « Votre renoncement serait donc un échec dont l’histoire vous rendrait responsable comme des conséquences dramatiques qui en résulteraient » [5]. C’est alors que le Général se résolut à mettre le GPRA devant ses responsabilités en faisant clairement savoir que l’Algérie serait un Etat pleinement indépendant par son discours du 4 novembre 1960, et en acceptant de négocier la paix et l’avenir des relations franco-algériennes avec lui après les manifestations indépendantistes de décembre 1960 qui lui donnèrent une légitimité suffisante à ses yeux. Il fut donc résolu à imposer l’indépendance de l’Algérie aux derniers partisans civils et militaires de l’Algérie française, en brisant le « putsch des généraux » en avril 1961 puis l’action clandestine de l’OAS dirigée par le général Salan en 1961-1962. Mais il ne reconnut jamais le GPRA comme l’incarnation d’un Etat algérien souverain préexistant, ce qui privait les accords conclus avec lui de la validité d’un traité international.
En effet, De Gaulle ne voulait pas remettre l’Algérie au FLN, mais à l’Etat algérien qui serait créé par un processus démocratique sur la base de l’acceptation des conditions posées par la France. Il voulait donc négocier avec le FLN pour obtenir un cessez-le-feu mais aussi son accord pour la formation d’un Etat algérien démocratique par un référendum et par l’élection d’une assemblée constituante souveraine. Dans cette longue négociation, il s’efforça d’obtenir la garantie d’une coopération franco-algérienne durable après l’autodétermination, et il crut l’avoir obtenue dans les accords d’Evian signés le 18 mars 1962, et ratifiés par le peuple algérien en même temps que l’indépendance, par le référendum du 1er juillet 1962. Mais au lieu de les ratifier le CNRA (Conseil national de la Révolution algérienne), dans sa session ouverte 25 mai 1962, les avait déjà secrètement désavoués en adoptant le programme de Tripoli qui les définissait comme une « plateforme néo-colonialiste » et prévoyait de les démanteler le plus vite possible. Ce fut donc une duperie et un pari perdu pour le Général, qui avait recherché durant quinze mois un accord mutuellement avantageux pour les deux Etats.
Les négociations ouvertes officiellement à Evian le 20 mai 1961 avaient d’abord achoppé non seulement sur les droits des Français d’Algérie - qui devaient pouvoir bénéficier de la citoyenneté algérienne sans perdre leur nationalité française - mais aussi sur le statut des deux départements sahariens que le général de Gaulle voulait exclure de la négociation en tirant argument de l’histoire, de la géographie et de la démographie : « Nous estimons que la question de la souveraineté sur ce territoire ne doit pas être posée. (...) Au demeurant, si nous dissocions le problème du Sahara de celui de l’Algérie, c’est parce que leur nature est d’essence différente. En Algérie, il s’agit d’un problème humain que nous règlerons par la voie de l’autodétermination. La même solution ne peut s’appliquer à un territoire vide d’hommes où le problème essentiel est celui de la mise en valeur et de l’utilisation des richesses naturelles. Sur ce dernier point, la France admet qu’elle soit assurée par un organisme international constituée par elle-même et par les riverains » [6]. La délégation du GPRA répondit en s’appuyant à juste titre sur les nombreuses décisions françaises qui avaient abouti à la départementalisation des territoires sahariens. Après de nombreuses discussions sans accord, le ministre français Louis Joxe demanda la suspension des négociations le 13 juin 1961. Dans la deuxième session tenue à Lugrin du 20 au 28 juillet, les négociations achoppèrent sur le même problème. Pour permettre leur reprise, il fallut que le général de Gaulle renonçât à séparer le Sahara de l’Algérie dans sa conférence de presse du 5 septembre 1961 : « Dans le débat franco-algérien (...) la question de la souveraineté du Sahara n’a pas à être considérée, tout au moins elle ne l’est pas par la France. (...) Ce qui nous intéresse, c’est qu’il sorte de cet accord, s’il doit se produire, une association qui sauvegarde nos intérêts » [7].
Ce que semblaient garantir les accords d’Evian, qui furent transformés en marché de dupes par le programme de Tripoli, tenu secret jusqu’à la découverte d’un exemplaire complet par l’armée française en septembre 1962. De Gaulle fut donc une nouvelle fois déçu, et il envisagea la solution du « dégagement » pur et simple en novembre 1962, mais la reprise des discussions avec le président Ben Bella en décembre lui permit de maintenir provisoirement une coopération qu’il voulait exemplaire avec le gouvernement algérien, coopération qui permit à celui-ci d’éviter la faillite aussi longtemps qu’il voulut bien y consentir, jusqu’à ce que la nationalisation du pétrole saharien par l’Algérie en février 1971 lui donne enfin les moyens de son indépendance.
Guy Pervillé
[1] Voir la synthèse récente de Henri-Christian Giraud, Algérie : le piège gaulliste. Histoire secrète de l’indépendance, Paris, Perrin, 2022, 696 p.
[2] Voir mon compte rendu détaillé « A propos du livre de Francis Mézières, Alger 24 janvier 1960 », http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=444.
[3] Sur cette « affaire Si Salah, » voir ma « Mise au point sur Edmond Michelet et l’affaire Si Salah » publiée par Nicole Lemaître dans les actes du colloque Edmond Michelet, un chrétien en politique, Paris, Lethielleux, 2011, (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=264 ), et mon livre Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire, 2018, pp 127-133 et pp 281-284.
[4] Michel Debré, Entretiens avec le général de Gaulle. Paris, Albin Michel, 1993, pp 19-22.
[5] Georges Pompidou, Lettres, notes, carnets, Paris, Robert Laffont 2012, pp 308-312.
[6] Instructions de la délégation française aux pourparlers d’Evian, 2 mai 161, dans Vers la paix en Algérie, les accords d’Evian dans les Archives diplomatiques françaises, sous la direction de Maurice Vaïsse, Paris, Ministère des Affaires étrangères et CTHS, 2022, pp 116-123.
[7] Charles de Gaulle, Discours et messages, t 3, Paris, Plon, pp 348-351.