Le grand historien du nationalisme algérien Mohammed Harbi est mort à Paris le 1er janvier 2026. Etant alors en déplacement et ayant d’autres travaux en cours, j’ai cru devoir renvoyer à plus tard l’hommage qu’il mérite incontestablement, mais je regrette aujourd’hui d’avoir trop attendu. En effet, Mohammed Harbi a été d’abord un modèle d’intellectuel engagé dans le nationalisme algérien, puis dans la vie politique de l’Algérie indépendante, avant de choisir de venir en France pour se consacrer à l’étude historique des mouvements auquel il avait participé comme acteur. Il a ainsi démontré par son exemple qu’une histoire du nationalisme algérien indépendante du pouvoir établi en Algérie était possible, et c’est l’héritage qu’il a légué à ses compatriotes.
Il a également été un exemple stimulant pour tous les historiens de l’Algérie contemporaine, indépendamment de leur nationalité. C’est pourquoi je m’associe pleinement à l’hommage que Benjamin Stora lui a rendu le 7 janvier 2026 sur le site de la revue L’Histoire : https://www.lhistoire.fr/hommage/hommage-%C3%A0-mohammed-harbi. Mais je dois néanmoins apporter des précisions sur ce que furent nos relations.
Je l’ai sans doute rencontré pour la première fois dans le cadre du Groupe d’études et de recherches maghrébines (GERM) organisé à Paris, sur une idée de Charles-André Julien, à partir de 1975 par Charles-Robert Ageron [1]. La lecture de son premier travail universitaire publié en 1975, Aux origines du FLN, le populisme révolutionnaire en Algérie, m’a laissé une impression ineffaçable et m’a conduit à prendre connaissance sans retard de toutes ses principales publications : Le FLN, mirage et réalité des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), éditions Jeune Afrique, 1980, suivi par Les Archives de la révolution algérienne, 1981 ; puis 1954 : la guerre commence en Algérie, Bruxelles, Complexe, 1984, et enfin L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Arcantère, 1993. J’ai également lu avec attention quelques numéro de la revue Sou’al qu’il publiait à Paris de 1981 à 1989, et dans lesquels il condamnait l’instrumentalisation de l’histoire par le pouvoir algérienhttp://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=11Notamment « A propos de l’affaire Barbie » dans le n° 7, septembre 1987, pp 149-151 : « A propos de l’affaire Barbie, ces quelques remarques... 1/ Il y a une spécificité du « crime contre l’humanité » et ce serait une erreur grave que d’assimiler tout crime, tout massacre, toute exaction à cette notion juridique nouvelle. Ce qui est mis au compte du nazisme c’est une volonté délibérée, que son idéologie légitime, de nier toute appartenance à l’humanité de certaines catégories d’êtres humains et de prétendre nettoyer la planète comme on nettoie un matelas de ses punaises et comme on aseptise un linge à l’hôpital. L’Algérie a connu les massacres, les crimes, les exactions, engendrés par le colonialisme. Mais, il faut le dire, les crimes de guerre dont est jalonné son chemin vers l’indépendance - et dont on peut regretter que les accords d’Evian, scrupuleusement respectés sur ce point, aient fait obligation d’amnistie - ne sont pas le résultat d’une idéologie visant à l’extinction totale d’un peuple jusqu’au dernier de ses descendants. Ce n’est pas la « solution finale » hitlérienne. Et c’est faire un usage peu scrupuleux de l’histoire que de convoquer pour la défense de Barbie des souvenirs, comme ceux de l’esclavage et de la traite des Noirs, phénomène sur lequel la conscience arabe devrait se pencher pour y rechercher les traces d’un passé dont elle partage aussi la responsabilité ». ]]. Toutes ces lectures m’entretenaient dans l’idée que l’émancipation de l’histoire par rapport à la propagande politique était possible autant que souhaitable. En 1997, Mohammed Harbi m’a témoigné sa bienveillance en préfaçant la réédition en Algérie de ma thèse de troisième cycle sur les étudiants algériens par Casbah Editions [2]
Au début des années 1990, trente ans après la fin de la guerre d’Algérie, les archives publiques concernant cette guerre commençaient à s’ouvrir aux chercheurs en France. Dès le début de 1992, mon collègue Daniel Rivet, dans un article intitulé « Le fait colonial et nous : histoire d’un éloignement » [3], jugeait significatif que « seulement 7% des Français considèrent la guerre d’Algérie comme un des principaux événements ayant marqué l’histoire de notre pays au XXème siècle », et il croyait pouvoir constater que « le temps des colonies et l’épreuve de la décolonisation s’éloignent de nous irréversiblement » et que « les passions refroidissent inéluctablement » : « Aux historiens d’aujourd’hui il appartient d’en tirer la conclusion qu’on est enfin sorti de la dialectique de la célébration et de l’exécration du fait colonial qui a si longtemps et si profondément biaisé l’écriture de son histoire ». Quant à notre maître commun Charles-Robert Ageron, il doutait encore en mars 1992 de la possibilité d’écrire une histoire scientifique de la guerre d’Algérie avant l’ouverture complète des archives des deux camps, mais quand les Archives militaires de Vincennes commencèrent à donner l’exemple en juillet 1992, il conseilla aux historiens de travailler en priorité « à éliminer les affabulations ou les chiffres nés de la guerre psychologique ». Plaidant « pour une histoire critique de l’Algérie de 1830 à 1962 », il rappelait que, « s’agissant de drames récents dont la mémoire risque d’être transmise déformée aux jeunes générations, les historiens ont le devoir d’être plus prudents encore que leur métier ne l’exige habituellement. Si l’objectivité est philosophiquement impossible, l’impartialité est une vertu que tout historien peut et doit s’imposer » [4].
Mais cet avis ne faisait pas l’unanimité parmi les historiens. En même temps, entre le 24 septembre et le 9 octobre 1991, la diffusion sur Antenne 2 du téléfim Les années algériennes dont Benjamin Stora était le conseiller historique et le principal auteur provoqua une sévère critique de sa méthode historique et de son orientation politique par cinq historiens ((Mohammed Harbi, Gilbert Meynier, Madeleine Rébérioux, Annie Rey-Goldzeiguer et Pierre Vidal-Naquet) publiée par la revue Peuples méditerranéens en France et par Naqd en Algérie. Ces auteurs lui reprochaient d’abord de confondre la mémoire et l’histoire : au lieu de « faire une réelle tentative d’écriture de l’histoire en images », ou de « faire confiance aux historiens interviewés » (Mohammed Harbi et Pierre Vidal-Naquet, qui se trouvaient réduits à quelques minutes de parole et noyés dans la masse des témoins), le film alternait les interviews et les images d’archives, reliées par un récitatif événémentiel en voix off (celle de Benjamin Stora), qui ne soumettait pas les témoignages et les documents à la nécessaire critique historique. Ils lui reprochaient ensuite le déséquilibre flagrant de l’image et de la parole au détriment des Algériens, la place trop grande accordée aux militaires du contingent, l’absence des responsabilités du colonialisme et la minoration des questions politiques en général. Sans contester les « bonnes intentions » (faciliter l’intégration des jeunes franco-algériens) dont le film était « pavé », les cinq historiens lui reprochaient de vouloir « exorciser la guerre d’Algérie par la banalisation pour aboutir à la paix actuelle rêvée dans la société française » : « Le défaut majeur du film est de faire croire qu’on peut renvoyer dos à dos les partenaires affrontés en parlant de violence des deux côtés, finalement en donnant quitus au colonialisme innommé par la tentative d’égalisation des deux plateaux de la balance, quand ces plateaux ne pourront jamais, sous peine de graves falsifications, devenir égaux » [5].
Benjamin Stora se défendit seul, et bien, dans Peuples méditerranéens et dans Vingtième siècle. Il montra que ses critiques s’étaient mépris sur l’objet du film : non pas écrire une histoire de la guerre d’Algérie en images, en les critiquant d’une manière positiviste, mais tenter de faire une histoire critique de la mémoire, ou plutôt des mémoires de la guerre d’Algérie qui coexistent en France, en partant des images comme expressions de ces mémoires : « Entreprendre de dire la vérité sur les mémoires, ce n’est assurément pas admettre que les mémoires disent la vérité, mais c’est à tout le moins postuler que les mémoires sont porteuses de sens, jusque dans la sélection et la déformation qui font d’elles des mémoires . Tel est bien, pour l’essentiel, le propos des Années algériennes, et c’est précisément en quoi elles se veulent, à leur façon, une contribution à l’histoire » [6]. Cette réponse d’autant plus convaincante qu’il avait en même temps prouvé le sérieux de sa réflexion historique sur la mémoire de la guerre d’Algérie (des deux côtés de la Méditerranée) dans son ouvrage pionnier paru en 1991, La gangrène et l’oubli.
A l’époque, j’avais voulu croire à un regrettable malentendu, mais au fil des années 1990, alors que l’Algérie semblait replonger dans la violence d’une guerre civile, les polémiques mémorielles se multipliaient en France et les historiens s’y laissaient de plus en plus entraîner, en semblant oublier la distinction entre histoire et mémoire. A la fin de 1997, après avoir répondu aux questions d’un journaliste de L’Histoire sur le 17 octobre 1961, j’avais dû faire face à un texte accusateur de mes collègues Claude Liauzu et Annie Rey-Goldzeiguer [7]. Puis, moins de deux ans plus tard, je me suis retrouvé engagé dans une autre polémique, à la suite d’un article publié par L’Histoire sous le titre « La tragédie des harkis : qui est responsable ? » [8]. J’avais bien conscience d’avoir pris un risque en écrivant que le FLN avait interprété avec duplicité ses engagements de non-représailles envers les harkis, en citant des extraits de témoignages effroyables sur les tortures et les massacres commis en 1962, et surtout en terminant par une citation particulièrement brutale de l’ancien ministre de la Défense Pierre Messmer (« Je ne suis jamais retourné en Algérie et je n’y retournerai jamais. Ce pays sanguinaire me fait horreur »). Je l’avais fait délibérément, pour tenter de faire éclater la contradiction totale qui séparait les perceptions algérienne et française du problème des harkis et qui entravait tout débat franco-algérien sur ce sujet ; mais je ne m’attendais pas à la vive réaction de Mohammed Harbi [9] et de Gilbert Meynier, les historiens les plus critiques du FLN. J’ai reçu d’eux, par l’intermédiaire de la revue, un texte intitulé « Vers le révisionnisme ? », et destiné à être également publié en Algérie. Texte d’autant plus surprenant que j’en approuvais la plus grande partie du contenu, à l’exception du titre, de la conclusion, et des passages qui mettaient en cause mes intentions. Durant presque deux mois de longs échanges de lettres nous ont permis de clarifier nos positions respectives. J’ai obtenu la modification du titre et de la conclusion, qui attestaient clairement par l’emploi du mot « révisionnisme » [10] le caractère idéologique du débat ; et j’ai accepté de rectifier ma propre conclusion dont je reconnais qu’elle péchait par ambiguïté : « J’aurais peut-être évité un grave malentendu si j’avais formulé plus clairement ma conclusion. Mon propos n’était pas de condamner les Algériens à souffrir éternellement d’une « barbarie » congénitale. Mais de suggérer que le progrès des moeurs est partout possible, même s’il doit toujours être défendu contre les risques de régression, surtout en temps de guerre et de révolution ». Des versions abrégées de la lettre de mes deux collègues et de ma réponse sont parues, d’un commun accord, dans L’Histoire en septembre 1999. Puis leurs versions intégrales ont été publiées en Algérie dans la revue Naqd à la fin 2001.
Je supportai cette épreuve extrêmement pénible durant six semaines grâce au soutien sans faille de Charles Robert-Ageron et de Jean-Louis Planche (qui avait co-dirigé avec Gilbert Meynier la revue Parcours [11] de 1983 à 1993) ainsi que de quelques autres collègues. En fin de compte, Gilbert Meynier ne m’en tint pas rigueur, et malgré nos divergences de vues répétées nous avons pu entretenir des relations de coopération de plus en plus étroites et même amicales jusqu’à son décès survenu en décembre 2017 [12]. Il avait sans doute pu constater que Charles-Robert Ageron avait tenu à recevoir la Légion d’honneur des mains de Pierre Messmer le 6 mars 2001 [13]. En septembre 2003, je lui signalai que j’allais rendre compte de notre polémique - entre beaucoup d’autres - dans ma communication au colloque La politique du passé, [14] sans opposition de sa part.
Au contraire, ma reprise de contact avec Mohammed Harbi fut plus longue et difficile. A la fin de notre controverse, le 20 juillet 1999, Gilbert Meynier m’avait signalé que c’était lui (Mohammed Harbi) qui lui avait proposé de me répondre par une lettre commune à L’Histoire, et précisé que « avec l’amputation à laquelle nous avons consenti (sur le « révisionnisme »), le texte, désormais, était plutôt en deçà de ce qu’il pensait. Donc, nous laissons notre texte dans l’état que je t’ai signalé, une fois les amputations (titre et dernière phrase) faites ». En décembre de la même année, après avoir appris par Gilbert Meynier que Mohammed Harbi avait subi une agression au Musée dauphinois de Grenoble, je lui écrivis en signe de solidarité, mais je ne me souviens pas d’avoir reçu sa réponse. J’ai pourtant retrouvé le texte de la présentation de Mohammed Harbi que j’ai prononcée à la librairie Ombres blanches de Toulouse le 13 novembre 2001, et qui a été publiée dans la revue Horizons Maghrébins de Habib Samrakandi [15], texte que je concluais ainsi : "Mohammed Harbi a su concilier la lucidité critique et la fidélité à son idéal, être à la fois un homme libre et un patriote ouvert".
Durant plusieurs années, j’ai continué à relever dans ses écrits les citations avec lesquelles j’étais d’accord, et elles étaient nombreuses. En 2004, il publia un nouveau recueil de documents co-réalisé avec Gilbert Meynier, Le FLN : Documents et histoire, 1954-1962, complétant l’Histoire intérieure du FLN publiée par ce dernier en 2002. En 2004 également, je participai à l’ouvrage collectif que Mohammed Harbi co-dirigea avec Benjamin Stora, La guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, en y publiant mon étude sur le nombre de morts de la guerre d’Algérie, et je pus constater que Mohand Hamoumou, auteur d’une thèse de sociologie historique consacrée à l’histoire des harkis, et Abderahmen Moumen, auteur d’une thèse sur l’arrivée des harkis en France, y participaient également. Mais Mohammed Harbi et Benjamin Stora exprimèrent une distance avec leur texte dans l’introduction du volume [16]. Et pourtant dès mars 2003, Mohammed Harbi avait écrit dans Le Monde, à l’occasion de la parution du livre de Fatima Besnci-Lancou Fille de harki, qu’« une gestion condamnable (de la part du FLN) des rapports avec la population paysanne (...) avait permis à l’armée française (...), de recruter et d’armer des groupes en leur sein et, ainsi, de bouleverser les termes du conflit en lui donnant une forme plus violente et l’allure d’une guerre civile » ; tout en précisant plus loin que « les harkis ne nourrissaient aucun projet politique, ni pour eux-mêmes ni pour les populations dont ils étaient originaires. Ils n’ont d’ailleurs produit aucune idéologie de la collaboration » [17]. Ce qui lui permit ensuite de participer à l’ouvrage collectif dirigé par Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron, Les harkis dans la colonisation et ses suites, (Editions de l’Atelier 2008), en expliquant pourquoi « la comparaison avec la collaboration en France n’est pas pertinente » [18].
C’est finalement en octobre 2013 que j’osai de nouveau écrire à Mohammed Harbi pour lui demander des précisions sur ce qu’il avait écrit au sujet du massacre du 5 juillet 1962 à Oran, et qu’il me répondit par téléphone le 28 octobre. Je le revis une dernière fois à Lyon pour les obsèques de Gilbert Meynier le 21 décembre 2017, et nous nous retrouvâmes avec émotion comme s’il ne s’était rien passé entre nous.
J’ai conscience d’avoir beaucoup perdu dans cette raréfaction de nos relations. J’ai longtemps attendu la suite du premier volume passionnant de ses Mémoires, Une vie debout, paru en 2001 [19]. C’est très tardivement que je me suis rendu compte qu’il avait publié un dernier ouvrage important : L’autogestion en Algérie : une autre révolution (1962-1965), (présentation de Robi Morder et Irène Paillard), Editions Syllepse, 2022), et réalisé ses Mémoires sous une forme orale enregistrée par Bernard Richard et Robi Morder : Mohammed Harbi : Mémoires filmés, Le Carnet rouge, 2021 [20]. J’ai encore beaucoup d’écrits de Mohammed Harbi à découvrir.
Il reste néanmoins une dernière question à poser : l’exemple donné par Mohammed Harbi à ses compatriotes historiens a-t-il changé les conditions d’exercice de l’histoire en Algérie ? Malheureusement non. Comme Gilbert Meynier et Tahar Khalfoun l’écrivaient en 2011, après avoir réaffirmé leur refus de voir s’établir en France une histoire officielle, « les historiens algériens indépendants (...) ont à faire à plus forte partie encore : l’amendement à la Constitution algérienne de novembre 2008 comprend un article 62 qui édicte, en son quatrième et dernier paragraphe, que l’État ‘œuvre à la promotion de l’écriture de l’histoire et de son enseignement aux jeunes générations’ ». Ce qui les conduisait à préciser leur pensée sur les faibles chances d’une coopération historique franco-algérienne : « Forcer les blocages ne fait pas partie en soi du métier d’historien. Il peut simplement énoncer les règles élémentaires de la méthode historique qui s’inscrivent contre ces blocages, et espérer qu’un déblocage intervienne (...). Mais, en l’état actuel, ce ne peut être qu’une initiative indépendante d’historiens n’ayant de comptes à rendre à personne, à aucun État, aucune institution, aucun lobby » [21]. Et en 2012, ils avaient répété cet avis : « En Algérie, l’État ‘œuvre à la promotion de l’écriture de l’histoire et de son enseignement aux jeunes générations’, comme le stipule l’article 62 de la Constitution amendée en 2008 pour s’assurer de la soumission des historiens. Peut-on envisager une commission d’historiens algériens, français - déjà ils se rencontrent et échangent - et autres, pour concevoir des manuels d’histoire concertés, à l’instar des deux manuels franco-allemands publiés en 2006 et 2008 ? » Rappelant le manuel Histoire de France et d’Algérie publié en 1950 par Aimé Bonnefin et Max Marchand, les deux auteurs concluaient par un simple vœu : « Lui donner une suite ne pourrait être qu’une initiative d’historiens indépendants des États et des lobbies de mémoire, en France comme dans cette Algérie des paradoxes sur laquelle pèsent encore les années de sang de la décennie 1990 » [22].
Mais treize ans plus tard, c’est l’Etat algérien qui tente d’imposer sa ligne officielle aux historiens des deux pays et qui fait voter des lois fixant les bornes de leur liberté, à l’opposé de ce que Mohammed Harbi avait voulu [23].
Guy Pervillé.
Hier, peu de temps après avoir mis ce texte sur mon site et l’avoir envoyé à quelques destinataires choisis, j’ai appris qu’il avait été publié sur le site du Matin d’Algérie : https://lematindalgerie.com/lhommage-de-guy-perville-a-mohammed-harbi-1933-2026/
En même temps, j’ai retrouvé sur Internet le texte de ma première présentation de Mohammed Harbi dont j’avais oublié la date, un quart de siècle plus tard.
[1] « Le Groupe d’études et de recherches maghrébines » par Charles-Robert Ageron, Bulletins de l’Institut d‘histoire du temps présent (IHTP), 1981, 5, pp 7-10 (https://www.persee.fr/doc/ihtp_0247-0101_1981_num_5_1_1008 ).
[2] Voir sur mon site http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=11 .
[3] Vingtième siècle, revue d’histoire, n° 33, janvier-mars 1992, pp. 127-138 (citations pp. 128 et 129-130).
[4] Présentation de L’Algérie des Français (recueil d’articles parus dans la revue L’Histoire), Le Seuil et L’Histoire, 1993, pp. 7-13. Certains historiens diraient plutôt que l’impartialité n’est pas exigible dans tous les cas, mais que l’objectivité est nécessaire dans la mesure où elle est possible.
[5] « Les années algériennes, ou la soft histoire médiatique ? », Peuples méditerranéens, n° 58-59, 1er semestre 1992, et Naqd, revue d’études et de critique sociale (Alger), n° 2, février-mai 1992, pp. 91-99.
[6] « A propos des Années algériennes : réponses à quelques interrogations », Peuples méditerranéens, n° 60, juillet-septembre 1992, pp. 193-200, et « Entre histoire, mémoires et images : Les années algériennes », Vingtième siècle, n° 35, juillet septembre 1992, pp. 93-96.
[7] « Retour sur la nuit du 17 octobre 1961 » (version abrégée de la lettre de mes deux contradicteurs), L’Histoire n° 217, janvier 1998, p. 93.
[8] L’Histoire, n° 231, avril 1999, pp. 64-67.
[9] Il avait écrit dans Le FLN, mirage et réalité (pp 310-311) : « Contre l’injustice, la paysannerie se protège par tous les moyens, même ceux qui ne servent pas la cause nationale. Le nombre d’Algériens engagés dans les harkis est édifiant. Outre les pressions de l’armée française, l’intervention désordonnée du FLN dans les conflits entre paysans et les injustices commises par ses représentants n’y sont pas étrangères ». Et dans L’Algérie et son destin (pp 150-151 et 153-154) : « Même si leur action s’inscrit dans le cadre de la stratégie française de reconquête du terrain, leur nombre pose problème. Il résulte du refus des élites, pétries de l’idéal européen de l’Etat-nation, de prendre en compte les formations sociales originales existant dans le monde rural. Cette vision réductrice de la société, qui postule l’existence d’une nation et se refuse à envisager la guerre d’indépendance comme le processus de sa création, soumet les populations rurales à des exigences non vécues et recèle donc en elle une forte dose d’autoritarisme et de violence ».
[10] Le mot « révisionnisme » est le contraire du dogmatisme ; il n’a donc pas sa place, en tant que reproche, dans un débat entre historiens.
[11] Revue de l’Association de recherche pour un dictionnaire biographique de l’Algérie.
[12] Voir mes articles commémoratifs : « Hommage à Gilbert Meynier » (2017) et « Témoignage sur mes relations avec Gilbert Meynier(2018), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=418, et http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=424 .
[13] Voir mon article commémoratif : « In memoriam, Charles-Robert Ageron (1923-2008), http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=226 .
[14] Sous le titre « Les historiens de la guerre d’Algérie et ses enjeux politiques en France », http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=20 .
[15] Présentation de Mohammed Harbi, par Guy Pervillé, Horizons maghrébins, le droit à la mémoire, année 2002, n° 47, pp 194-195, https://www.persee.fr/doc/horma_0984-2616_2002_num_47_1_2086. Voir aussi dans le même numéro l’interview de Mohammed Harbi par Habib Samrakandi, pp 196-199.
[16] "Un souci de pluralisme anime ce volume dont, dont chaque contribution n’engage, bien évidemment, que son auteur. Mais nous devons nous distancier du texte de Mohand Hamoumou et Abderhamen Moumen sur les harkis dont l’analyse se fonde sur la négation du fait national algérien.".
[17] « Dire enfin que la guerre est finie », Le Monde, 3 mars 2003. Mohand Hamoumou avait déjà exprimé les mêmes idées depuis 1989 dans sa thèse publiée chez Fayard en 1993 sous le titre "Et ils sont devenus harkis" avec une préface de Dominique Aron-Schnapper, qui fut saluée par Benjamin Stora dans Globe n° 16, 26 mai-1er juin 1993 (dossier ’les Harkis : la fin d’un tabou’ : "Trente ans de silence. Le livre de Mohand Hamoumou va permettre de briser enfin le silence").
[18] Ouvrage cité, pp 93-95. Dans la même publication (pp 201-204), l’ancien membre de la direction de la Fédération de France du FLN Ali Haroun proposa d’"effacer les séquelles de la guerre d’Algérie" .
[19] Mohamed Harbi : Une vie debout. Mémoires politiques. Tome 1, 1945-1962. La Découverte, 2001.
[20] Mohammed Harbi : Mémoires filmés, Le Carnet rouge, 2021. Entretiens vidéo : https://www.youtube.com/playlist ?list=PLPN2BMLUYc_HdiQNg6RBehC4T-5t3Be5I ; sommaire de ces entretiens : https://www.syllepse.net/syllepse_images/mohamed-harbi--me--moires-filme--s--sommaire.pdf .
[21] Mélanges offerts à Guy Pervillé, Cahiers d’histoire immédiate, n° 40, automne 2011. Voir le texte de Gilbert Meynier et Tahar Khalfoun, « Algérie-France : destins entremêlés, histoire partagée », pp. 95-114.
[22] Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962. Paris, La Découverte, et Alger, Barzakh, 2012, p. 683. Voir mon compte rendu dans Outre-mers, revue d’histoire, n° 396-397, 2ème semestre 2017, pp. 246-250, et sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=419.
[23] En 2019, dans une de ses dernières interviews, il exprimait son jugement sans concession : " Mohammed Harbi : "Il y a une régression culturelle terrible en Algérie, on n’imagine pas l’ampleur du désastre", propos recueillis par Christophe Ayad, Le Monde, 6 décembre 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/12/06/mohammed-..."