Le mystère du charnier découvert à Khenchela en 1982 (2023)

mercredi 22 juillet 2026.
 
Ce texte a été rédigé pour le colloque de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie qui s’est tenu à Paris le 7 octobre 2023. Il vient d’être publié en mai 2026 dans les actes de ce colloque intitulés : "Quelle paix des cimetières en Algérie ? Morts et disparitions pendant la guerre d’Algérie (1954-1962)", sous la direction de Soraya Laribi et Pierre Vermeren, par la Fondation et les éditions Riveneuve. Il reprend et actualise le texte consacré au même sujet que j’avais publié sur mon site le 2 février 2009 (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=234 ).

En février 1982, des cadavres ont commencé à être découverts à Khenchela, ville située à la limite orientale de l’Aurès, au cours de travaux de déblaiement réalisés par l’Assemblée populaire communale de la ville pour aménager un terrain de sport. « Dès le mois de mars, l’ampleur du massacre était connue, plus de six cents morts ayant été recensés. Aujourd’hui, le chiffre de mille deux cents a été dépassé », écrivait Daniel Junqua dans Le Monde du 11 juin 1982. À cette date, la publication d’une série d’articles très documentés par le journaliste Lionel Duroy dans Libération à partir du 4 juin avait déclenché une série de polémiques beaucoup plus vives en France qu’en Algérie, où les autorités manifestaient au contraire une volonté de réserve et d’apaisement remarquable. En aurait-il été de même si cette découverte avait eu lieu cinq ans plus tôt, au comble de la tension franco-algérienne provoquée depuis la fin 1975 par les engagements opposés des deux États dans le conflit opposant le Maroc à la République du Sahara ex-espagnol ?

Un scandale différé

Quelques mois plus tard, j’avais cru bon d’y faire allusion dans le premier article que j’avais publié dans la revue L’Histoire en février 1983 :

« Vingt ans après la fin de la guerre d’Algérie, le sol de ce malheureux pays livre encore des charniers. Celui de Khenchela, avec ses 1 000 ou 1 200 cadavres, est le plus important mais non le seul ni le dernier » [1].

Et au bas de la même page, la rédaction avait placé une photo montrant l’exhumation d’un de ces squelettes, avec la légende suivante :

« À Khenchela, un charnier d’au moins 1 200 cadavres vient d’être découvert par les Algériens à l’emplacement d’un camp utilisé pendant toute la guerre par l’armée française. Qui est responsable du massacre ? ».

Cet article m’a valu un abondant courrier. Un éminent sociologue, Paul Yonnet, m’a répondu avec indignation en dénonçant mes « lunettes militaro-pied-noir », et en utilisant cet exemple comme preuve de la tendance qu’il m’attribuait :

« L’objet historique ne peut se construire dans la soumission pure et simple aux termes d’un débat de part en part politique. Or le dénombrement des morts de la guerre d’Algérie répond justement à une soumission de cet ordre, comme le prouve l’illustration, presque caricaturale en ses énoncés idéologiques, de l’article de Guy Pervillé : une pleine page du Figaro, la photographie d’enfants européens égorgés en 1955 à El Halia, et la photographie d’un cadavre du charnier récemment découvert de Khenchela, accompagnée d’une légende scandaleuse et, je dois le dire, impardonnable - impardonnable en ce qu’elle suggère entre autres l’irresponsabilité de l’armée française si ces massacres de routine ont été commis à l’aide de harkis, voire par des légionnaires » [2].

Dans un nouvel article, encore précédé d’une vue d’un Algérien montrant deux photos de squelettes exhumés, j’ai répondu à cette attaque tout à la fin de ma réponse, et brièvement : « À propos de l’illustration : la légende ‘‘impardonnable’’ de la photo du charnier de Khenchela ne traduit rien d’autre qu’une légitime prudence » [3], car je renvoyais mon contradicteur à la réponse que j’avais faite à un autre lecteur, le colonel Parisot. Ce colonel avait également écrit à la revue L’Histoire, en tant qu’ancien responsable du secteur de Khenchela de la fin 1958 au début de 1960 :

« Le scandale n’a pas été soulevé par les articles retentissants de Libération (3 au 7 juin 1982), faisant écho à celui du Moudjahid : l’affaire remonte à 1962, et une commission internationale d’enquête de la Croix-Rouge présidée par le colonel suisse Gonard (décédé depuis) est allée enquêter sur place. Les autorités algériennes auraient invité la commission à regagner Genève, mais celle-ci aurait eu le temps d’établir un rapport que la Croix-Rouge a fait tenir au Quai d’Orsay, qui l’a lui-même transmis au ministère de la Défense où il aurait été perdu. J’ai vainement essayé jusqu’ici de consulter ce document confidentiel. Toutes mes démarches se sont heurtées à une véritable conspiration du silence. Je le déplore d’autant plus que la responsabilité de ce massacre n’incombe certainement pas à l’armée française : je suis formel quant à la période où je commandais le secteur, mais je réponds également de mes prédécesseurs car de pareilles horreurs seraient certainement venues à ma connaissance. Connaissant bien deux de mes successeurs, je suis certain qu’ils ne peuvent pas être coupables, et le témoignage négatif du sous-préfet (resté bien au-delà du départ de l’administration française) me semble digne d’être pris en considération ».

Le colonel Parisot concluait donc :

« Aussi n’y a-t-il aucun doute dans mon esprit : il s’agit de nos harkis et de leurs familles, massacrés à la ‘‘libération’’ de l’Algérie. Je voudrais de toute mon âme faire éclater la vérité ; je suis persuadé qu’il s’agit d’une manœuvre semblable à celle de Katyn » [4].

Je lui ai donc répondu avec prudence, en exprimant mes propres doutes qui m’interdisaient de conclure :

« Le charnier de Khenchela est - comme le massacre de Melouza en 1957 - un cas typique de crime non revendiqué. Ses 1 200 cadavres sont-ils les victimes de sept ans de répression française ou celles d’un massacre de ‘‘harkis’’ après le cessez-le-feu ? Ces deux thèses contraires ne sont malheureusement pas incompatibles. Les informations données par la presse ne permettent pas encore de conclure. En effet, les documents et les témoignages publiés par Lionel Duroy dans Libération (du 3 au 7 juin 1982) sont extrêmement troublants. Mais ils ne suffisent pas à prouver que tous ces cadavres ‘‘accusent la France’’, parce que le journaliste n’a pas recherché ce qui aurait pu se passer entre le départ de l’armée française (à quelle date ?) et la plantation du petit bois de pins en 1963. Cette faille conforte dans leur conviction les partisans de l’autre thèse. Mais il leur appartient d’en fournir à leur tour des preuves. La confrontation méthodique de tous les témoignages et une enquête contradictoire menée sur le terrain en toute impartialité sont nécessaires pour établir un jour une version incontestable des faits » [5].

Une enquête inaboutie

À l’époque, j’en suis resté à ce constat. Mais près de vingt ans plus tard, achevant la rédaction de mon livre Pour une histoire de la guerre d’Algérie, j’ai ressenti le besoin d’arriver à en savoir plus. J’ai donc relancé mon enquête, en cherchant à joindre d’abord le colonel Parisot et d’autres informateurs potentiels. Voici la lettre que je leur ai envoyée le 2 septembre 2001 :

« Il y aura bientôt vingt ans qu’un charnier contenant plus de 1 200 cadavres (d’hommes, de femmes et d’enfants) a été exhumé à Khenchela, sur l’emplacement d’un ancien camp militaire français. Ce charnier a été attribué à l’armée française par les autorités et par la presse algérienne, et cette attribution a été accréditée en France par un reportage du quotidien Libération (du 3 au 7 juin 1982). Or, les conclusions de ce reportage sont invalidées par une erreur de méthode flagrante : l’absence d’interrogation sur ce qui a pu se passer dans le camp après le départ de l’armée française, et avant la plantation d’un bois de pins sur l’emplacement d’une partie de ce charnier en 1963. Cette faille rend nécessaire un complément d’enquête, qui permettrait de vérifier ou d’infirmer une autre hypothèse, soutenue en 1982 par le colonel Parisot, ancien commandant du secteur de Khenchela : un massacre de harkis avec leurs familles après l’indépendance de l’Algérie. Mais, près de vingt ans après la découverte de ce charnier, il ne semble pas que cette enquête complémentaire ait été faite, ou qu’elle ait abouti à des conclusions claires et reconnues. C’est pourquoi j’ai été réduit à faire le constat suivant : une autre recherche est à faire sur le charnier de Khenchela exhumé en 1982 dans l’ancien camp militaire français, dont l’attribution à l’armée française n’a pas été prouvée par l’enquête hâtive du journaliste Lionel Duroy dans Libération du 3 au 7 juin 1982, sans que la thèse contraire (massacre de harkis après l’évacuation du camp) ait été établie » [6].

À partir de là, je leur envoyais une série de cinq questions précises :

« 1. À quelle date l’armée française a-t-elle évacué le camp de Khenchela ?

2. Quelles autorités algériennes lui ont-elles succédé dans ce camp ?

3. Quand le bois de pins a-t-il été planté ?

4. À quelle date précise l’existence d’un charnier à Khenchela a-t-elle été signalée pour la première fois, par qui, et sur la base de quels témoignages ou documents ?

5. Pouvez-vous identifier les victimes de ce charnier, et tenter de dater leur massacre ? ».

Et je faisais appel à leur coopération en rappelant ma conviction que « la recherche de la vérité est le devoir de tout historien, je crois qu’aucune considération politique ne doit s’y opposer, parce que rien de bon ne peut être bâti sur l’ignorance ou sur le mensonge ». Plus de deux ans plus tard, le 24 décembre 2003, j’ai renvoyé à mes informateurs le message suivant pour dresser un bilan de ses résultats, et ce bilan était assez maigre :

1. L’armée française a évacué le camp de Khenchela juste avant la proclamation de l’indépendance de l’Algérie (3 juillet 1962), date de la suppression du secteur de Khenchela.

2. Elle a été remplacée, non par l’éphémère Force locale, mais directement par la wilaya I de l’ALN [7] (dont le chef, le colonel Tahar Zbiri, a accueilli l’ancien président du GPRA Ferhat Abbas à Khenchela lors de son retour en Algérie au début de juillet 1962) [8].

3. Le bois de pins n’aurait pas été planté avant juillet 1965, selon Raymond Lombard, le seul témoin français resté à Khenchela comme employé de banque jusqu’à cette date qui m’ait répondu :

« L’armée française a évacué Khenchela dès la signature des accords d’Évian ( ?) ; au mois de juillet 1962 plus un seul militaire se trouvait dans la région. Les derniers à partir ont été les gendarmes de la brigade. Les militaires français ont été remplacés par les troupes du FLN [9]. Quant au bois de pins, je vous certifie qu’il n’a jamais existé, au moins jusqu’à mon départ en juillet 1965. Il n’y avait aucune plantation aussi bien au village qu’aux alentours immédiats. À votre dernière question je serai là encore affirmatif ; jusqu’à mon départ je n’ai jamais appris l’existence d’un charnier. (...) Je peux dire également qu’après l’indépendance il y a eu la chasse aux Harkis. Ces derniers étaient dirigés sur la caserne, mais je ne peux indiquer leur nombre, ni le sort qui leur avait été réservé’’ » [10].

Mais ce bois existait depuis plusieurs années lors de la visite du docteur Armand Maurin (fils d’un ancien maire de la ville) en 1978 [11]. Celui-ci, qui avait passé toute son enfance et sa jeunesse à Khenchela, racontait dans son livre son retour en 1978, accueilli par son ami Marcel, le seul Français resté dans cet ancien village de 4 000 habitants devenu une ville de 100 000 âmes, et sa surprise de trouver le Chabord, ce rocher qui domine le village, « tout verdoyant car on y a planté une forêt de conifères », où il entraine son ami Cosso en franchissant le petit mur d’enceinte du marché pour « gravir la colline, but préféré de mes promenades solitaires autrefois ». Cette expérience l’a incité à écrire en 1982 la lettre suivante que Le Monde du 11 juin a publiée : « Quand mes parents, médecins tous les deux, s’installèrent à Khenchela, j’avais deux ans. Je suis resté dans ce pays jusqu’à l’âge d’homme, puisque j’ai pu y exercer à la fois comme civil et comme militaire. Sans suffisance, je peux prétendre connaître cette commune dont mon père et mon frère Paul ont été les maires successifs. Je n’ai pas besoin ni de tests médico-légaux ni d’interrogatoires pour affirmer que les récentes accusations d’un journal sont fausses. Il me suffit de connaître les lieux du crime.

La découverte de ce charnier n’est ni récente ni fortuite, car il était connu de tous les habitants du village et des environs. Dans un pays où tout se sait, où chacun surveille son voisin, il est impensable qu’on ait pu enterrer, derrière le marché, plus de mille cadavres sans que personne ne s’en soit aperçu et sans que personne n’en ait parlé.

Il est impossible en outre que les ouvriers qui ont creusé les trous nécessaires à la plantation des pins du petit bois qui recouvre le charnier ne soient tombés sur aucun des cadavres dont on découvre aujourd’hui les squelettes avec tant de facilité. Dans mon livre, Khenchela, je souligne le caractère insolite de cette plantation étrange clôturée par un entourage en fil de fer. La solitude du lieu, son abandon m’avaient frappé. Je note que même les enfants s’en détournaient. J’en comprends maintenant le pourquoi. Ce lieu est un cimetière, séquelle lamentable d’un règlement de comptes fratricide. Aucun des Khenchelois actuellement en France ne connaissait ce charnier, c’est donc qu’il est postérieur à leur départ comme les arbres qui le recouvrent ». [12]

4. Contrairement à ce que le colonel Parisot avait affirmé en 1982, l’existence d’un charnier contenant les corps de harkis et de leurs familles n’auraient pas été signalée dès 1962 au Comité International de la Croix-Rouge (CICR), qui n’aurait pas enquêté sur place à ce sujet [13].

5. Le capitaine Rivière, qui avait cru pouvoir affirmer que les harkis d’Edgar-Quinet avaient été massacrés à Khenchela avec leurs familles, a été démenti par le lieutenant-colonel Nouzille, qui a retrouvé la plupart d’entre eux en France, et il a lui-même renoncé à soutenir cette affirmation [14].

Dans ces conditions, l’hypothèse d’un massacre de harkis reposerait sur les arguments suivants : du côté algérien, une déclaration du colonel Zbiri, le 10 août 1962, suivant laquelle « les musulmans ayant collaboré avec la France, en particulier dans les deuxièmes bureaux et services similaires, seront impitoyablement punis par le Peuple. Les supplétifs et leurs familles seront employés au déminage » [15]. De l’autre côté, l’impensabilité de l’idée qu’un tel massacre ait pu être commis par l’armée française (mais c’est un argument très subjectif). Et surtout l’invraisemblance ou l’impossibilité qu’il ait pu être commis avant le départ de l’armée française sans que personne en ait entendu parler à Khenchela.

C’était l’opinion du sous-préfet Georges Cazebonne, resté jusqu’au début juillet 1962, qui m’a écrit : « Je précise bien, avant ce départ du cinquième jour après l’indépendance, personne, ni parmi mes collaborateurs, ni parmi mon personnel de maison, ni parmi les militaires, ni parmi les rebelles, ni parmi les personnages hostiles à la France que je rencontrais par mes fonctions,... ne m’a parlé de ce charnier. Je dis bien personne. Je ne peux donc que vous donner mon opinion sur cette affaire, mais sans le moindre élément de preuve » [16].

Ainsi que l’impossibilité matérielle qu’un tel charnier ait pu exister sans être connu à l’emplacement du terrain d’atterrissage et du hangar du groupe d’hélicoptères de la base d’Aïn-Arnat (près de Sétif), ayant fréquenté les lieux de 1955 à 1962, et qui en a pris de nombreuses photos aériennes, selon son chef le lieutenant-colonel Déodat Puy-Montbrun. Ce dernier a fait connaître ses objections au journaliste de Libération, Lionel Duroy, qui les a publiées et leur a répondu dans le numéro du 15 juillet 1982. Dans ce numéro, celui-ci a récusé les conclusions de Déodat Puy-Montbrun, en s’appuyant sur de nouveaux témoignages d’anciens appelés français pour affirmer que le charnier existait déjà et était déjà connu en 1958, et qu’il pourrait être vraisemblablement daté de peu après le soulèvement du 20 août 1955, donc de la création du camp par la 13e demi-brigade de Légion étrangère arrivée un mois plus tard. Il précise que la majorité des victimes ont été trouvées alignées face contre terre dans une grande fosse commune, vraisemblablement fusillées sur place en même temps (comme au stade de Philippeville le 21 août 1955). Mais il admet aussi qu’une minorité des victimes, notamment celles qui portaient des traces de tortures, ont été retrouvées dans plusieurs fosses communes aux alentours, ce qui permet de supposer qu’il y aurait eu plusieurs massacres à des dates différentes. Cette démonstration a néanmoins un point faible : aucun soulèvement n’a eu lieu le 20 août 1955 à Khenchela, qui faisait partie de la wilaya 1 (Aurès) et non de la wilaya 2 (Nord-Constantinois).

Quant à Déodat Puy-Montbrun, dans son livre L’honneur de la guerre [17] publié en 2002, il a maintenu toute sa démonstration et ajouté l’argument suivant : « Je me suis rendu à Genève au Haut-Commissariat de la Croix-Rouge où j’ai demandé à avoir communication du rapport de la commission appelée à grand renfort d’indignation par le gouvernement d’Alger. J’ai pu être autorisé à le consulter, non à en avoir copie. J’ai constaté que la plupart des cadavres et des squelettes avaient les pieds coupés, que beaucoup avaient la cage thoracique transpercée par des piquets tire-bouchons d’installation de barbelés. (...) Des stocks de ce matériel, dont nous n’avons pas eu l’utilisation, ont été trouvés par l’ALN du FLN. Ce fut un instrument de torture idéal. Malgré certains historiens indiquant que ‘‘la torture était quotidienne en Algérie’’ (de notre fait car ils l’entendent ainsi) les pieds coupés, ce n’était pas notre genre. Des piquets tire-bouchons dans la poitrine non plus. Car si ‘‘torture’’ il y avait de notre part, ce n’était pas par pur sadisme. Or un piquet tire-bouchons dans la poitrine tarit bien évidemment toute possibilité d’information. Certains squelettes étaient brisés, comme si les corps avaient été écrasés. On sait que les libérateurs du FLN passaient des rouleaux compresseurs sur leurs victimes vivantes » [18].

Et plus loin il ajoute avoir rencontré le ministre de la Défense Charles Hernu après son déplacement à Genève : « Il a été convaincu mais m’a déclaré : « Nous ne pouvons revenir là-dessus afin de ne pas ternir nos relations avec le gouvernement algérien » [19].

Je concluais donc ainsi ma lettre circulaire de la fin décembre 2001 : « Il me reste à examiner et à confronter minutieusement les témoignages et les documents sur lesquels l’un et l’autre appuient leurs thèses respectives, pour essayer de me faire une opinion plus claire sur ce qui est encore une énigme, et à poursuivre mes recherches aux archives militaires de Vincennes » [20].

Ce ne sont pourtant pas les seules références que j’ai pu trouver. En 2000, la journaliste Élisabeth Schemla, dans son livre Mon journal d’Algérie, novembre 1999-janvier 2000 [21] a raconté son retour à Khenchela, ville natale de son père, et décrit son émotion à visiter le cimetière où reposent désormais les restes des victimes du charnier, mais sans mettre en doute la version officielle. Puis en 2001, le général Aussaresses a signalé, dans son livre Services spéciaux, Algérie 1955-1957 [22], que le 1er régiment de chasseurs parachutistes (1er RCP) du colonel Meyer, dans lequel il avait servi comme officier de renseignement et participé comme il l’a raconté à la répression de l’offensive du FLN dans le Nord-Constantinois le 20 août 1955, avait été envoyé à Khenchela le 1er novembre 1955. De là à imaginer que cette unité aurait pu emporter dans ses bagages les corps de ses victimes pour les ensevelir à Khenchela, il n’y a qu’un pas, mais l’hypothèse paraît trop extravagante pour être retenue. En 2004, est paru le livre d’un ancien officier de la Légion étrangère publiant sous le pseudonyme Dominique Farale, La bataille des monts Nementcha, Algérie 1954-1962. Un cas concret de guerre subversive et contre-subversive, qui semble très bien informé sur toutes les opérations de ce secteur, et qui confirme l’attribution du charnier à un massacre de harkis commis après l’indépendance, mais sans le démontrer [23]. Enfin, en 2006, Benjamin Stora, né à Constantine d’un père originaire de Khenchela, a évoqué sa première visite dans cette ville en 2004 dans son livre Les trois exils juifs d’Algérie [24], mais sans rien dire de ce charnier.

Ma circulaire de la fin 2001 fut en réalité le dernier acte de mon enquête, qui avait déjà cessé de progresser depuis plusieurs mois. J’en ai résumé les principaux résultats dans ma communication (intitulée « La guerre d’Algérie revisitée : zones d’ombre, points aveugles ») au colloque La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, sous la direction d’Anny Dayan-Rosenman et Lucette Valensi, présentée à Paris le 14 novembre 2002 [25] :

« Un autre exemple tout aussi frappant est celui du charnier de Khenchela, exhumé en 1982 à l’emplacement d’un ancien camp militaire français. Ce charnier contenant près de 1 200 cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants, le plus important jamais découvert en Algérie, a été imputé à l’armée française par les autorités et par la presse algériennes, ainsi que par le quotidien français Libération après une enquête de son envoyé spécial Lionel Duroy. De nombreux anciens officiers français, indignés, ont attribué ce charnier à un massacre de harkis après l’indépendance, sans autre preuve que leur intime conviction de l’impossibilité qu’un tel crime pût être l’œuvre de l’armée française. Or, l’affirmation du capitaine Pierre Rivière, suivant lequel les harkis d’Edgar-Quinet auraient été massacrés à Khenchela avec leurs familles, a été reproduite dans plusieurs livres, notamment dans ceux du général Maurice Faivre et de Jean Monneret, mais elle a été démentie par le lieutenant-colonel Jean Nouzille, qui a retrouvé en France ses anciens harkis d’Edgar-Quinet. Ce n’est pourtant pas une confirmation suffisante de la version de Lionel Duroy, qui a eu le tort de se contenter d’une demi-enquête en ne cherchant pas à savoir ce qui avait pu se passer après le départ des troupes françaises, début juillet 1962. Ce journaliste a d’ailleurs modifié ses conclusions en affirmant que le charnier existait déjà en 1958, et qu’il résultait d’un massacre commis vraisemblablement peu après l’insurrection du 20 août 1955, tout en admettant qu’une partie des cadavres pouvait ne pas en provenir. En dépit de ses insuffisances, cette enquête reste incontournable. La seule tentative de réfutation argumentée est celle du commandant Déodat Puy Montbrun, qui avait un terrain d’atterrissage d’hélicoptères à l’emplacement même du charnier de 1955 à 1960, et qui juge son existence à l’époque matériellement impossible en se fondant sur des photographies aériennes. Mes tentatives de dissiper le mystère en diffusant un appel à témoignage n’ont abouti, jusqu’à présent, qu’à l’épaissir. L’enquête reste donc à poursuivre » [26].

D’autres charniers incontestés

C’est tout, et c’est trop peu. Mais pour éviter tout malentendu, il faut souligner que les traces d’autres charniers ont été découvertes sans que l’identification de leurs auteurs pose d’aussi graves problèmes. Par exemple, l’historienne Claire Mauss-Copeaux a trouvé dans les archives militaires de Vincennes une note établissant qu’à la suite de l’insurrection et de la répression du 20 août 1955, une rafle surprise opérée dans la nuit du 20 au 21 août au Khroubs avait permis l’arrestation d’une soixantaine de « suspects » qui furent exécutés avant l’aube [27]. Un autre historien, Jean Monneret, a signalé qu’en juin 1962, en réponse aux découvertes de restes de civils français récemment enlevés par le FLN dans les environs d’Alger, l’agence de presse Algérie Presse Service fit état de la découverte de plusieurs charniers attribués à l’armée française dans l’Est algérien, notamment dans une mine désaffectée au djebel Felten au sud-ouest de Constantine, puis au nord-ouest du Khroubs, à Chéria près de Bône et à Oued Zenati [28].

Le premier cas au moins paraît bien vérifié et non contestable, car il est rapporté en détail dans le Journal d’un combattant français par Raymond Noël [29]. Dans ce Journal, dont j’ai pu lire une quinzaine de pages photocopiées allant du 1er mai au 14 mai 1962, l’auteur rend compte d’une première mission d’inspection au sud-ouest du djebel Felten le 4 mai :

« Sur ce djebel, les musulmans ont découvert un ‘‘charnier’’qui a provoqué quelques manifestations de leur part. Dans une seule grotte, 80 cadavres ont été découverts. Le Lt Dejean et les Toubibs se sont demandé à cause de la disposition des cadavres ce qui s’était exactement passé dans cette grotte, c’est moi qui donnel’explication au Lt Dejean car je suis au courant de cette affaire depuis longtemps. Kadour, de la SAS [30],quiluiaussiaétéaucourantde certaines choses, a déclaré hier soir au Lt que dans le Felten, il y avait un minimum de 500 cadavres » [31].

Le lendemain, 5 mai, ils inspectent le côté nord du Felten, en allant jusqu’aux grottes où ont été découverts les cadavres du charnier, qui sont surveillées par une section de militaires français. Le 7 mai, il écrit : « Ce matin, le sergent Rivière et un groupe sont partis au Felten ; la section de militaires qui montait la garde est partie ; ce sont des ‘‘fells’’ en civil qui font la circulation ; aujourd’hui 136 morts ont été découverts ». Le 9 mai, « le Lt Dejean reçoit un coup de téléphone du Quartier pour aller dans le Felten avec un médecin militaire ». Dans une grotte, des musulmans viennent de retirer un cadavre morceau par morceau. Le Toubib « évalue que la mort doit remonter au moins à 4 ans en arrière ». Les musulmans affluent à pied comme en voiture, parmi eux beaucoup de femmes et certainement des membres du FLN, dont une infirmière. Durant l’après-midi, le médecin examine les os trouvés dans d’autres grottes, dont un crâne entier. Il conclut que la mort remonte au moins à 15 ans et qu’il ne peut considérer ces os pour la valeur d’un cadavre, ce qui mécontente les musulmans disant en avoir trouvé 16 durant la journée d’hier. Vers 15 h 30 les musulmans redescendent vers le cimetière qu’ils ont construit près de l’endroit où était installée la section de garde. Puis les militaires français redescendant à leur tour : « Un des gendarmes compte les tombes : il y en a 265 ». Aussitôt après l’indépendance, l’exhumation des corps fut reprise et le bilan final fut porté à 664 cadavres [32].

Conclusion provisoire

Ce qui singularise jusqu’à nos jours le charnier de Khenchela, c’est le fait troublant qu’aucune analyse n’a été faite sur les restes humains pour tenter de dater le massacre. À l’époque de son exhumation, en 1982, les autorités algériennes avaient fait procéder à la réinhumation des cadavres sous des drapeaux algériens, mais sans vouloir mettre en accusation la France, avec laquelle le président Chadli venait de renouer des relations cordiales depuis l’élection du président Mitterrand en 1981, après la très forte tension due à la crise du Sahara ex-espagnol dans les dernières années de son prédécesseur Boumediene, entre 1975 et 1978. Mais ce souci d’apaisement justifiait-il que les analyses nécessaires pour essayer de dater ces cadavres ne soient pas tentées ? Ce qui pouvait sembler à l’époque le signe d’une volonté d’apaisement paraît aujourd’hui incompréhensible, et d’autant plus que depuis le début des années 1990 la revendication algérienne de repentance s’est adressée à la France avec une insistance croissante, mais sans utiliser, apparemment, ce qui semble pourtant être le plus grand massacre d’Algériens. La signification de ce fait dépend évidemment de sa date exacte, qui devrait pouvoir être établie à condition d’être recherchée, à la fois par des analyses médico-légales et par la collecte impartiale de témoignages sincères dans les deux pays. Pour le moment, l’hypothèse la plus vraisemblable parait être que ce charnier aurait été installé et camouflé sous une plantation de pins entre la fin 1965 et la visite d’Armand Maurin en 1978, donc sous la, présidence de Houari Boumediene [33].

Guy Pervillé

Quelle paix des cimetières en Algérie ? Morts et disparitions pendant la guerre (1954-1962), sous la direction de Soraya Laribi et Pierre Vermeren. Paris, Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats de Tunisie et du Maroc, et Editions Riveneuve, 2026, 388 p. Avec les contributions d’Emmanuel Alcaraz, Alain Alexandra, Serge Barcellini,François Cochet, Serge Drouot, Jacques Frémeaux, Margot Garcin, Véronique Gazeau-Godet, Frédéric Grasset, Cdt Benoît Haberbusch, Jean-Jacques Jordi,Leïla Latrèche, Jean-Philippe Ould-Aoudia, Daniel Palmieri, Guy Pervillé, Joseph Piccinato, Tramor Quemeneur, Alain Ruscio.

ISBN : 978-2-36013--755-8

[1] Guy Pervillé, « Combien de morts pendant la guerre d’Algérie ? », L’Histoire, n° 53, février 1983, p. 89.

[2] Lettre de Paul Yonnet, L’Histoire, n° 56, mai 1983, pp. 99-101. Un autre contradicteur, mon futur collègue Daniel Lefeuvre, me reprochait avec plus de mesure de ne pas mettre en évidence « les responsabilités de la France ». Ibid., p. 99.

[3] Ibid., p. 101.

[4] Ibid., p. 98.

[5] Ibid., p. 99.

[6] Guy Pervillé, Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Picard, 2002, p. 245, note 1.

[7] Armée de Libération Nationale.

[8] Voir le récit d’Hervé Bourges dans son livre De mémoire d’éléphant, Paris, Grasset, 2000.

[9] Front de Libération Nationale.

[10] Lettre du 23 février 2002.

[11] Voir Armand Maurin, Khenchela, Paris, éditions de La pensée universelle, 1981, p. 207-209

[12] Le Monde, 11 juin 1982, p. 19.

[13] Lettre à M. François de Rose, Croix-Rouge française, du président de la Croix-Rouge internationale, Alexandre Hay, datée du 8 mars 1983, accompagnée d’une annexe concernant la mission de M. Gonard en Algérie (1963) et d’extraits du rapport d’activité du CICR pour 1963. Cependant, le général Faivre m’avait signalé le 2 février 2009 que le délégué du CICR Jacques de Heller avait fait des recherches à Khenchela en janvier 1963.

[14] Lettres de Pierre Rivière, 13 octobre 2001, et de Jean Nouzille, 6 octobre 2001, 17 décembre 2001 et 14 janvier 2002. Le lieutenant-colonel Jean-Nouzille, devenu historien à l’Université de Strasbourg, avait accepté de m’aider dans cette enquête, mais il n’a pas trouvé grand-chose auprès de ses anciens camarades. Il est décédé le 12 février 2007.

[15] Archives militaires de Vincennes, SHAT 1H 1428/1, cité par Maurice Faivre, Les combattants musulmans de la guerre d’Algérie, des soldats sacrifiés, Paris, L’Harmattan, 1995, p.159. Mais Tahar Zbiri aurait facilité l’intégration d’environ 500 harkis dans les rangs de l’armée algérienne, selon Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari-Tengour, Sylvie Thénault (dir.), Dictionnaire de la guerre d’Algérie, Paris, Bouquins, 2023, p.1301-1302.

[16] Lettre de Georges Cazebonne, 12 septembre 2001.

[17] Déodat Puy-Montbrun, L’honneur de la guerre, Paris, Albin Michel, 2002, p. 258-260 et p. 341-347.

[18] Ibid.

[19] Déodat Puy-Montbrun, L’honneur..., op. cit., p. 258-260.

[20] Ce que j’avais commencé à faire, mais sans rien trouver sur ce charnier.

[21] Élisabeth Schemla, Mon journal d’Algérie, novembre 1999-janvier 2000, Paris,Flammarion, mars 2000, p. 306-313.

[22] Paul Aussaresses, Services spéciaux, Algérie 1955-1957, Paris, Perrin, 2001, p. 74.

[23] Dominique Farale, La bataille des monts Nementcha, Algérie 1954-1962. Un cas concret de guerre subversive et contre-subversive, Paris, Economica, 2004, p 182-183 : « Un charnier d’environ mille cadavres fut découvert en 1982 près de Khenchela et attribué à la 13e DBLE qui avait été notoirement très proche des berbères. Il s’agissait probablement de harkis du Tamza et des Nementchas tués par le FLN ».

[24] Benjamin Stora, Les trois exils juifs d’Algérie, Paris, Stock, 2006, p. 16-18.

[25] Guy Pervillé, « La guerre d’Algérie revisitée : zones d’ombre, points aveugles » dans Anny Dayan-Rosenman, Lucette Valensi, La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, Saint-Denis, Bouchène, 2004, p. 225-233.

[26] Ibid., p. 231-232.

[27] Claire Mauss-Copeaux, Appelés en Algérie, la parole confisquée, Paris, Hachette, 1999, p. 174-176.

[28] Jean Monneret, La phase finale de la guerre d’Algérie, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 191 et note 112 p. 375. Un autre à Chéria (ou le même ?) près de Tébessa a été signalé comme le lieu de la découverte d’un charnier de 290 cadavres dans Le Monde du 24 avril 2002, p. 5.

[29] Raymond Noël, que j’ai un peu connu comme bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, a raconté son expérience de combattant dans un article écrit en collaboration avec Édouard Chollier, Roger Dejean et Claude Merviel, « Les brigades de recherche et de contre-sabotage (BRCS) en Algérie, 1956-1962 », dans Guerres mondiales et conflits contemporains, n°208, 2002/4 (https://www.cairn.info/publications-de-Raymond-No%C3%ABl--30560.htm).

[30] Section Administrative Spécialisée.

[31] L’extrait de son Journal m’a été transmis par le général Maurice Faivre.

[32] Selon le site « La Patrie-News », 30 octobre 2022, « Les grottes du djebel Felten, témoins des massacres de la France coloniale » (https://lapatrienews.dz/les-grottes-de-djebel-felten-temoins-des-massacres-de-la-france-coloniale/), (encore consultable le 23 mars 2026) : à l’origine une mine de fer exploitée sous l’occupation française, ces excavations, « ont été transformées en tombes collectives pour des centaines d’Algériens, dont des civils et des maquisards », en témoigne le moudjahid Amar Boudhersa (85 ans), secrétaire de la délégation des moudjahidine de la daïra de Teleghma. « La France coloniale, après avoir cessé l’exploitation de ce gisement minier, l’a transformé en fosses communes pour se débarrasser des corps de ses victimes, amenées des localités avoisinantes de Oued Seguin, dont Chelghoum Laïd et Constantine, et des centres de torture à l’instar de ceux de Teleghma, de la Cité Meziane (Constantine) et probablement de biens d’autres régions du pays », raconte le moudjahid qui a rejoint les maquis de l’ALN en 1955, dans une déclaration à l’Algérie presse service.

[33] Rappel : le colonel Tahar Zbiri (1929-2024), devenu chef d’état-major de l’Armée nationale populaire en 1963, a procédé à l’arrestation du président Ben Bella le 19 juin 1965, puis a tenté de renverser son successeur Boumediene dans la nuit du 14 au 15 décembre 1967. Ses unités de chars parties de Chlef (ex-Orléansville) ont été détruites par l’aviation, et Zbiri s’est enfui puis exilé jusqu’en 1980. Mais cela ne prouve rien.



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