Nouveaux comptes rendus parus dans Outre-mers, revue d’histoire (2015)

samedi 19 décembre 2015.
 
Ces quatre comptes rendus de lecture sont parus en décembre 2015 dans le n° 388-389, 2ème semestre 2015, de la revue de la Société française d’histoire d’Outre-mer (SFOHM),Outre-mers, revue d’histoire.

Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’Etat . Paris, Gallimard, Folio-histoire, 2006, 897 p.
Dépôt légal mars 2006 (1ère édition janvier 2006).
ISBN : 2-07-030770-0

Pourquoi rendre compte de ce livre, même et surtout avec un tel retard ? Parce qu’il presque le seul à étudier avec la plus grande attention un événement marquant de l’histoire politique française en rapport étroit avec la fin de la guerre d’Algérie. Mais aussi parce que la personnalité de son auteur aurait pu sembler a priori un obstacle insurmontable à une approche vraiment historique d’un tel sujet. En effet Alain Dewerpe (1952-2015), né dans une famille communiste parisienne, avait perdu son père quelques mois avant sa naissance dans la répression de la manifestation du 28 mai 1952 contre le général américain Ridgway, puis sa mère dans celle de la manifestation anti-OAS du 8 février 1962. Devenu historien, il s’est tourné non seulement vers l’histoire sociale mais aussi vers des sujets plus politiques tels que celui-ci. En le traitant, il a été amené à évoquer la manifestation dans laquelle a péri sa mère, en citant plus d’une fois son nom et même parfois le sien. Faire d’une tragédie familiale et personnelle un vrai sujet d’histoire, c’était une gageure, dont il s’est brillamment acquitté, en conciliant une très grande rigueur historique de l’enquête avec une problématique politique au meilleur sens du terme. En effet il met en question la limite des droits de l’Etat, qui ne sauraient aller jusqu’au massacre couvert par le mensonge, par rapport à ceux des citoyen, et il le fait en s’appuyant sur un examen très précis des faits qui lui donne une très grande crédibilité. En cela, cet ouvrage est vraiment unique en son genre, et mérite de rester dans les mémoires comme le testament de son auteur trop tôt disparu.

Dans une introduction très dense, Alain Dewerpe définit précisément son sujet. Au-delà d’un récit événementiel, c’est une contribution à une « histoire de la violence d’Etat et du meurtre politique comme moyen de gouvernement », mais aussi une interrogation qui implique « une prise de parti concernant l’espace légitime de l’action publique. A quoi l’Etat a-t-il droit ? Que doivent - ou peuvent - accepter les citoyens ? » C’est aussi l’occasion de poser la question des usages politiques de la mort, à partir de la journée sanglante du 8 février 1962 mais aussi de « la manifestation-obsèques du 13 février 1962 qui a donné lieu à un rassemblement parmi les plus considérables de l’histoire de la France au XXème siècle ». Et « un moment fort dans une histoire des sensibilités de la France contemporaine ». C’est enfin l’occasion d’une étude comparative de la mémoire collective des tueries politiques : « comment cette mémoire, faite de commémorations mais aussi de censures, de souvenirs mais aussi d’oublis, s’est comparée à celle d’autres événements traumatiques de la guerre d’Algérie ». De cette problématique nettement définie, l’auteur déduit un plan rigoureusement ordonné en trois parties. Dans la première (intitulée « Un massacre d’Etat »), « après avoir donné une analyse ethnographique de la manifestation (chapitre 1), nous considérerons la violence d’Etat (chapitre 2) et les conditions policières et politiques de possibilité d’un massacre (chapitres 3 et 4). Dans la deuxième (« Le scandale civique »), sont analysées ses formes d’expression dans ses diverses manières : « la mobilisation dans l’arène politique (chapitre 5), les régimes de justification constitués en controverse publique (chapitre 6), les relations entre multiplicité des témoignages et établissement des faits, entre vérité et mensonge (chapitres 7 et 8) ». Enfin dans la troisième partie (« Sortir du meurtre »), sont traitées « les différentes configurations de sortie de la violence - le souvenir, l’amnistie ou l’oubli, la censure et la commémoration, la réparation ou l’amnistie - et l’ensemble complexe des conduites thérapeutiques qui les activent ou les prohibent et les rendent (ou non) efficaces (chapitres 9, 10, 11 et 12) ». Cet ouvrage très rigoureusement ordonné est donc une « monographie singulière » qui veut « contribuer à rendre raison de phénomènes très généraux », en donnant une très large place aux citations, complétées par des notes particulièrement nombreuses et riches. L’auteur a ainsi voulu « produire un effet de distance critique », parce que « ce projet de piété filiale relève aussi de la commémoration savante. Si être le fils d’une martyre de Charonne ne donne aucune lucidité, il n’interdit pas de faire son métier d’historien ».

Alain Dewerpe suit donc intégralement le fil de la démonstration annoncée, et le lecteur ne peut que le suivre jusqu’au bout avec lui. Son livre est presque le premier consacré à ce sujet - après celui de Jean-Paul Brunet, Charonne. Lumières sur une tragédie, paru en 2003 chez Flammarion, qu’il cite parmi beaucoup d’autres références - et en tout cas le plus développé. La place nous manque pour résumer, même sommairement, l’ensemble de la démonstration. Citons au moins le remarquable chapitre 10 (« Impunités ») qui analyse les étapes des longues procédures judiciaires entamées par l’Etat et par les proches des victimes sans aboutir à désigner des coupables, mais qui permettent à l’auteur de démontrer la fausseté de la thèse officielle visant à rejeter la responsabilité de la violence policière sur les victimes elles-mêmes, ou sur un noyautage des forces de police par l’OAS. OAS qui n’a jamais reconnu la validité de cette mise en cause, et qui a hésité entre la condamnation de la répression policière par solidarité anti-gaulliste et l’amertume de voir les Parisiens réserver toute leur indignation à cette seule répression dont ils étaient victimes, en refusant de s’émouvoir des violences subies depuis sept ans par leurs compatriotes d’Algérie (p. 458). L’auteur a le mérite de mentionner plusieurs fois la « compétition pour sanctifier les griefs » qui met en concurrence les mémoires de massacres comparables, en particulier celui de la rue d’Isly le 26 mars 1962 à Alger, ou du 17 octobre 1961 à Paris, voire celui du 5 juillet 1962 à Oran, et de « constater à quel point un certain silence algérien - des Algériens, d’Algérie et de France, des Européens d’Algérie, à la fois présents et absents - faisait problème dans cette histoire franco-française » (p. 627). Le fait est que, si dans les exemples cités plus haut les neuf morts du métro Charonne sont ceux dont le nombre exact est le plus incontestablement connu, ils sont aussi les moins nombreux. Alain Dewerpe consacre néanmoins les dernières pages de son livre à une histoire comparée de deux mémoires les plus proches qui ont évolué en compétition, celles des victimes algériennes du 17 octobre 1961 et des victimes françaises du 8 février 1962.

Il y a pourtant un point sur lequel sa démonstration ne me paraît pas répondre entièrement à toutes les interrogations, c’est celui de la signification politique de la manifestation et de sa répression en rapport à la solution imminente du problème algérien par la négociation entre le gouvernement français et le GPRA. En effet, à la fin de son chapitre 11, il distingue deux interprétations principales dans l’historiographie, concernant « l’effet d’influence, le poids sur l’accélération et l’aboutissement des négociations avec le GPRA, le débat le plus sensible en raison du fait qu’il conteste le prophétisme gaullien ». Plusieurs auteurs estiment en effet que Charonne a joué un rôle d’accélérateur de la fin du conflit, par exemple Paul-Marie de la Gorce : « De Gaulle jugea que les organisateurs de la manifestation avaient pris une lourde responsabilité pour des motifs équivoques et peu avouables - mais aussi que pour éviter de tels drames il n’y avait rien d’autre à faire que d’achever cette guerre au plus vite » (p. 611). Mais, continue Alain Dewerpe, « en revanche, pour d’autres, les 8 et 13 février, et, plus largement, l’ensemble des campagnes politico-syndicales contre l’OAS compteraient pour rien. Pour Guy Pervillé (qui reconnaît pourtant que « les obsèques grandioses des huit manifestants anti-OAS tués le 8 au métro Charonne avaient mis en évidence l’abîme d’incompréhension qui séparait les Français de France et les Français d’Algérie »), « la manifestation ne réalisa pourtant pas les buts de ses organisateurs, en ce sens que le gouvernement était déjà résolu à reprendre les négociations secrètes avec le FLN dès le 11 février aux Rousses et à réduire l’OAS » (p. 612).

Puisque Alain Dewerpe m’a fait l’honneur de me citer, je dois préciser les raisons de mon appréciation. Même si la police parisienne avait, depuis les années de la guerre froide, une tradition répressive dirigée contre les communistes et/ou cégétistes - dont faisaient partie toutes les victimes de Charonne - renforcée par plusieurs années de guerre contre le FLN longtemps considéré à tort comme un instrument manipulé par le communisme, l’ouverture des négociations d’Evian n’avait pas poussé le gouvernement à les atténuer, puisque ces négociations, après avoir échoué à la fin juillet 1961, avaient repris en secret à la fin octobre et étaient sur le point d’aborder leur dernière étape, mais n’avaient pas encore abouti. L’adversaire restait donc l’adversaire tant qu’il n’avait pas signé la paix. Dans ces conditions, ni le président Charles de Gaulle, ni son Premier ministre Michel Debré, n’étaient portés à l’indulgence envers leur opposition de gauche qui appelait à se mobiliser contre l’OAS et pour la paix en Algérie - et tout particulièrement envers le parti communiste, parce qu’ils lui reprochaient de soutenir de plus en plus nettement le GPRA, au risque de nuire au gouvernement de la France à la veille d’une négociation décisive. La conférence des Rousses commença le 11 février, trois jours après la manifestation du 8, et les obsèques grandioses des victimes le 13 février précédèrent de cinq jours sa fin le 18. Rien n’indique que ces manifestations aient pesé sur l’issue de celle-ci. Et le premier facteur d’occultation qui a pesé sur la mémoire du 8 février 1962 ne fut-il pas l’aboutissement de la dernière conférence d’Evian, le 18 mars 1962, qui obligea la plupart des partis de gauche, y compris le Parti communiste, à faire voter Oui au référendum du 8 avril 1962, alors qu’ils avaient fait voter Non le 8 janvier 1961 ? Mais ce désaccord limité n’enlève rien à la valeur exceptionnelle du livre remarquable que nous a laissé Alain Dewerpe.

Guy Pervillé

La guerre d’Algérie et le monde communiste . Sous la direction d’Hervé Bismuth et de Fritz Taubert. Editions universitaires de Dijon, collection Histoires , Dijon, 2014, 254 p.
Ont participé à cet ouvrage : Bruna Bagnato, Hervé Bismuth, Jean-Paul Cahn, Pierre-Paul Grégorio, Julien Hage, Laszlo Nagy, Evgeniya Obitchkina, Maria Pasztor, Vojislav Pavlovic, Li Qianyu, Traian Sandu, Marietta Stankova, Fritz Taubert, Petr Zidek.
Dépôt légal : mai 2014.
ISBN : 978-2-36441-088-6

Il y a trente ans, les historiens venus des pays communistes pour participer au premier colloque international sur la guerre d’Algérie organisé à Alger en 1984 n’avaient pas réussi à démontrer que, dans leurs pays, l’histoire s’était émancipée de la propagande. Mais un autre colloque international s’est réuni à l’Université de Dijon, les 13 et 14 septembre 2012, avec la participation d’historiens venus de ces pays. La plupart de leurs contributions, réunies dans une première partie intitulée : « Le ‘bloc’ communiste, monolithe ou agglomérat ? », ont présenté des visions très novatrices du rôle qu’ils ont joué, démentant à la fois le mythe de la solidarité internationaliste des Etats prolétariens, et celui de la subversion communiste internationale manipulant le FLN. Les autres communications, consacrées aux mots d’ordre des partis communistes européens dans l’opposition, se sont également écartées de la propagande apologétique. La preuve est donc faite que désormais le rôle des Etats et des partis communistes dans la guerre d’Algérie peut être étudié d’une façon vraiment historique.

L’historien allemand Fritz Taubert, enseignant à l’Université de Bourgogne, a explicité le projet de ce colloque dans son introduction. Partant du constat que la guerre d’Algérie, cinquante ans après sa fin, « appartient définitivement à l’Histoire », et depuis longtemps à l’historiographie, il constate aussi que « l’aspect international de cette guerre n’a été traité que de façon périphérique », et l’a surtout été sous l’angle des tentatives algériennes d’internationaliser la guerre en question. Mais il regrette surtout la rareté des travaux portant sur les « relations des représentants de la lutte armée algérienne avec le monde des ‘ démocraties populaires’ », et donne à cet ouvrage le but de combler au moins en partie ce manque. Parmi les principaux apports de ces communications, il mentionne la difficulté pour les Etats communistes de concilier leurs relations avec le FLN et celles avec le PCA, voire avec le PCF, mais aussi celle de concilier leurs relations avec la France - sauf dans le cas de la Chine, qui n’en avait pas avant 1964 - avec celles plus ou moins publiques avec le FLN et son GPRA proclamé le 28 septembre 1958. L’aide de ces pays en matériel et en instructeurs militaires, dénoncée par les militaires français, fut en effet importante, mais ne doit pas faire négliger le poids de la « realpolitik » dans le soutien accordé à un mouvement révolutionnaire qui ne se réclamait pas du marxisme-léninisme. Loin d’être motivés par un idéalisme désintéressé, ils ont aussi cherché à satisfaire leurs intérêts matériels et politiques particuliers. De plus, les divisions du bloc communiste ayant opposé l’URSS à la Yougoslavie, puis la Chine à l’URSS, ont également joué un rôle non négligeable qui apparaît très nettement dans plusieurs communications.

Celle d’Evgeniya Obitchkina, sur le communisme soviétique face au nationalisme arabe lors de la guerre d’Algérie, met en évidence la différence entre la propagande qui a exalté, depuis 1962, le soutien naturel de l’URSS à toute lutte anti-impérialiste, et la réalité. Elle distingue une première période de méfiance envers le FLN, motivée par la priorité accordée au conflit est-ouest et au rôle potentiel de la France pour affaiblir l’alliance atlantique par crainte du réarmement allemand, mais aussi par les conseils du PCF, puis le tournant idéologique amorcé en 1958, mais retardé jusqu’au milieu de 1960 par le souci de ménager la France gaullienne. On apprend avec intérêt que si Moscou reconnut le GPRA « de facto » en octobre 1960, l’URSS fit attendre sa reconnaissance « de jure » jusqu’au 19 mars 1962 « à la demande des communistes français, qui craignaient que celle-ci rende les Algériens intransigeants et fasse ainsi durer la guerre ». De même, Petr Zedek nous apprend que si la Tchécoslovaquie fut, par délégation de l’URSS, le premier fournisseur d’armes du FLN dans le bloc soviétique, ce fut plus par intérêt matériel que par idéologie, puisque « ce régime se faisait payer cher des armes de moindre qualité, tout en armant dans les mêmes conditions l’ennemi », et qu’il traîna les pieds pour autoriser l’ouverture d’un bureau d’information par le GPRA reconnu de facto le 25 mars 1961. La Hongrie, selon Laszlo Nagy, soutint politiquement le FLN dès le début de la guerre de libération, mais elle attendit 1956 pour lui apporter une aide matérielle (et non militaire) qui resta soumise à l’impératif de ne pas gêner la politique de l’URSS, tout en détournant l’attention de sa situation de pays occupé par les troupes soviétiques. La Hongrie s’abstint donc de reconnaître le GPRA en 1958, puis le reconnut comme l’URSS de facto en octobre 1960, et de jure en avril 1962.

D’autres Etats socialistes eurent une politique plus originale. La Bulgarie, selon Marietta Stankova, fournit au FLN une aide politique, médicale et militaire qui fut très appréciée par l’Algérie. De même la Roumanie, à la recherche d’une autonomisation sur la scène internationale par rapport à l’URSS, fut « une des plus acharnés soutiens de l’émancipation algérienne », selon Traian Sandu. Mais la Pologne et la RDA offrent deux exemples frappants de politiques subordonnées à des fins d’intérêt national en contradiction avec le soutien au FLN. Selon Maria Pasztor, la Pologne tenta en vain d’obtenir de la France gaullienne, en septembre-octobre 1958, la reconnaissance de la frontière Oder-Neisse en échange de la non-reconnaissance du GPRA, en dépit des fortes réserves de l’URSS envers ce « marchandage ». Quant à la RDA, Fritz Taubert étudie ses relations avec l’Algérie jusqu’à sa reconnaissance tardive par l’Algérie en 1971, conséquence de la « doctrine Hallstein » par laquelle la RFA, jusqu’à cette date, rompait ses relations diplomatiques avec les Etats reconnaissant les deux Allemagnes. La RDA, n’étant pas reconnue par la France, aurait pu reconnaître le GPRA sans délai, mais elle voulait se faire reconnaître par le GPRA qui ne pouvait le faire sans mécontenter la RFA, dont la bienveillance lui était nécessaire. Ainsi, malgré l’importance de l’aide accordée au FLN par la RDA, l’Algérie lui rendit la pareille en lui refusant une pleine reconnaissance jusqu’en 1971.

Mais les deux cas les plus frappants sont ceux de deux Etats socialistes indépendants de Moscou, la Yougoslavie et la Chine. Vojislav Pavlovic étudie les relations de la première avec la France et avec le FLN, en montrant que le gouvernement du maréchal Tito, cherchant de l’aide contre Staline, avait noué des relations avec la SFIO, qui l’avaient poussé à proposer sa médiation entre le gouvernement français et le FLN en 1956. Mais la crise de Suez le poussa à rompre avec Guy Mollet et à s’engager dans la voie du non-alignement dans laquelle il situa son aide croissante au FLN, en reconnaissant le GPRA en septembre 1961, à l’occasion de la première conférence des pays non-alignés à Belgrade. Quant à la Chine communiste, selon Li Qianyu, elle s’engagea tardivement dans l’aide au FLN, en reconnaissant le GPRA dès septembre 1958, et ne cessa pas de lui accorder une aide politique et militaire croissante, à la fois pour se démarquer de l’URSS, et pour mettre en garde les Algériens contre le péril supposé d’une relève de la domination coloniale française par l’impérialisme des Etats-Unis (suivant le précédent vietnamien).

La deuxième partie du livre illustre par des exemples les attitudes variées des partis communistes non gouvernementaux envers le FLN : soutien minimal de la part du Parti communiste espagnol Pierre-Paul Gregorio), et maximal du Parti communiste italien (Bruna Bagnato et Stéphane Mourlane). A quoi s’ajoute deux contributions à l’analyse du rôle du Parti communiste français par rapport à la guerre d’Algérie, sur les publications communistes par Julien Hage, et sur Louis Aragon par Hervé Bismuth, complétant la thèse de Danièle Joly, The French Communist Party and the Algerian War, publiée à Londres en 1991. Le volume se termine par quelques conclusions présentées par Jean-Paul Cahn, co-auteur avec Klaus-Jürgen Müller d’un ouvrage publié en 2003 par les Editions du Félin sur La République Fédérale d’Allemagne et la guerre d’Algérie (1954-1962).

Ainsi, ce livre apporte un vrai renouvellement des connaissances concernant le rôle trop caricaturé des Etats et des partis communistes dans la guerre d’Algérie.

Guy Pervillé.


Pierre Daum,
Le dernier tabou. Les « harkis » restés en Algérie après l’indépendance . Essai.
Arles, Solin, Actes sud, 2015, 535 p.
Dépôt légal : avril 2015.
ISBN : 978-2-330-03908-0

Le journaliste de gauche Pierre Daum s’est fait connaître en 2012 par un livre intitulé Ni valise ni cercueil, Les Pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, dans lequel il prétendait démontrer « que 200.000 Pieds-noirs n’avaient pas quitté l’Algérie en 1962, et qu’ils avaient très rapidement retrouvé un sentiment de sécurité total », en s’appuyant sur une quinzaine d’interviews de personnes restées en Algérie plus ou moins longtemps après l’indépendance, ce qui est très peu pour faire autre chose que de la micro-histoire. Mais d’après lui, cela suffisait à démontrer que l’exode forcé des Français d’Algérie était un mythe. Ce livre très bien accueilli à gauche avait soulevé une tempête d’indignation parmi les intéressés, et j’avais ressenti le besoin de démontrer sur mon site en quoi cette thèse était radicalement fausse (voir http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=280). Le même auteur a publié depuis chez le même éditeur un nouveau livre consacré cette fois aux « harkis », et il a été accueilli avec la méfiance a priori que l’on peut imaginer de la part des détracteurs du premier ; mais on n’a pas assez remarqué qu’il a dû également protester contre une traduction partielle non autorisée et très orientée publiée dans un journal arabophone algérien ennemi des « harkis ». Pour savoir ce que vaut ce nouveau livre de Pierre Daum, il faut l’avoir lu. Or cette lecture cause au lecteur prévenu mais ayant conservé son esprit critique une très agréable surprise.

En effet, ce livre contient encore quelques formules polémiques contestables, voire une erreur caractérisée (les élections législatives de janvier 1956 n’ont pas pu avoir lieu en Algérie par suite des menaces du FLN contre les candidats, contrairement à ce qui est écrit à la page 84), mais l’essentiel de son texte est une étude très solidement fondée sur l’historiographie de la question (pp. 29-195), suivie par le compte rendu d’une enquête sur le terrain réalisée entre 2012 et 2014 auprès d’une soixantaine de personnes, et complété par cinq témoignages d’anciens harkis recueillis en France. La ressemblance avec le livre précédent relève plus de leur plan que de leur contenu. En effet, il ne s’agit plus de rejeter sur la masse des « Pieds-noirs » la responsabilité intégrale de leur exode, mais de dégager l’interprétation la plus juste possible de l’histoire des Algériens engagés du côté de la France et aujourd’hui connus sous le nom de « harkis », en l’opposant non seulement à la version idéalisée du harki martyr du patriotisme français le plus pur, mais aussi à celle du harki traître impardonnable à la patrie algérienne. Il ne s’agit donc pas de nier ni de minimiser les souffrances que ces « harkis » ont subies de la part de leurs compatriotes algériens pendant et après la guerre : « en fin de compte, écrit l’auteur dans sa conclusion, toute étude approfondie sur les ‘harkis’ oblige à considérer ces hommes non pas comme d’épouvantables ‘traîtres’, mais comme des victimes de l’oppression coloniale, au même titre que l’ensemble des Algériens de cette époque ». C’est là une conclusion politique, que l’on peut discuter, mais sans rejeter pour autant le contenu de l’ensemble du livre.

Le point qui risque de susciter le plus de réactions indignées est la conviction de l’auteur que la plupart des « harkis » sont restés en Algérie sans y être tués. Or il n’est pas le seul à penser que le bilan statistique des meurtres et des massacres commis après le 19 mars 1962 n’a jamais pu être établi, et que l’existence d’un nombre non négligeable de survivants est indéniable. Puisque Pierre Daum me cite à ce sujet (p. 514), je ne peux que lui reconnaître le mérite d’avoir tenté, le premier, de mener une enquête difficile, à travers un pays où la sécurité est encore loin d’être assurée partout. Je dois aussi inviter ses lecteurs à garder tout leur sang froid en lisant les deux dernières pages, où l’auteur imagine ce qu’aurait pu être un procès équitable des « harkis » ; mais il continue ainsi : « au lieu de cela, un nombre indéterminé de ‘harkis’ ont été torturés et exécutés sommairement dans le cadre d’un ‘réaction spontanée de vengeance de la population’ indigne d’un Etat de droit, tandis que la grande majorité a été condamnée sans procès à subir leur vie entière une peine d’exclusion sociale d’autant plus lourde qu’elle est illimitée, dans le temps et dans ses formes. Ils ont été condamnés à vie, ainsi que leurs enfants, sans aucun droit à la défense ». L’auteur s’efforce donc de conclure avec équité : « En France, il faut que cesse l’utilisation de ces hommes et de leurs souffrances afin de légitimer le système d’oppression coloniale et les guerres injustifiables que l’on mena pour maintenir ce système, quel qu’en soit le coût. En Algérie, le ‘harki’ sert à se décharger du sentiment de culpabilité qui ronge l’ensemble de la société, honteuse de s’être laissé si longtemps piéger dans les nombreux filets tendus par l’oppresseur français. (...) Dans l’Algérie d’aujourd’hui, le harki représente la figure incarnée du sentiment de culpabilité diffus qui pèse, souvent inconsciemment, sur les consciences d’un grand nombre de familles algériennes. Un sentiment qui continuera à se transmettre de générations en générations, alimentant les souffrances de tous, tant que ne sera pas reconnue la réalité de l’histoire des ‘harkis’ ».

Guy Pervillé.

Anne Liskenne, L’Algérie indépendante. L’ambassade de Jean-Marcel Jeanneney, (juillet 1962-janvier 1963) . Préface de Jean-Noël Jeanneney. Paris, Armand Colin, 2015, 283 p.
Dépôt légal septembre 2015.
ISBN : 978-2-200-60057.0

Ce livre présenté par l’archiviste Anne Liskenne est avant tout une sélection de documents tirés des archives de Jean-Marcel Jeanneney, premier ambassadeur de France à Alger. Précédé par un témoignage de son fils, l’historien Jean-Noël Jeanneney, ce livre aurait dû aussi être complété par une étude de Daniel Lefeuvre, que sa maladie ne lui a pas laissé le temps de réaliser. Pour resituer ces documents dans une étude historique plus détaillée, on pourra se reporter au premier tome de la thèse d’Eric Kocher-Marboeuf, Le Patricien et le Général, Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle, 1958-1969, publiée en 2003 par le Comité pour l’histoire économique et financière de la France. Mais la dimension limitée de cette sélection d’archives permet d’en prendre connaissance plus facilement.

La mission du premier ambassadeur de France en Algérie a commencé le 6 juillet 1962 dans des conditions très difficiles, voire chaotiques, et s’est achevée six mois plus tard dans un apaisement relatif, qui lui a permis d’estimer que le pire avait été évité. Sans prétendre rendre compte du contenu de tous ces documents, limitons nous à deux remarques. La première est que, au cours de la lutte pour le pouvoir qui, durant l’été 1962, a opposé Ben Bella à Ben Khedda, l’ambassadeur en est venu à placer ses espoirs de rétablissement d’un minimum d’ordre dans la victoire du premier, en considérant qu’aucun des deux compétiteurs ne remettait en question la validité des accords d’Evian (Instructions du 9 août 1962 pour l’ambassadeur, p. 92). Mais à partir de septembre 1962, un exemplaire du « programme de Tripoli » dont Ben Bella était le principal auteur ayant été découvert par l’armée française, l’ambassadeur savait que ce programme prônait le démantèlement progressif des accords d’Evian, considérés comme une « plate-forme néo-colonialiste », et le départ de la masse des derniers Français d’Algérie provoqué par une socialisation forcée ; ce qu’a démontré notamment l’historien canadien Jeffrey James Byrne dans sa contribution au colloque De Gaulle et l’Algérie, 1943-1969, dont les actes ont été publiés en 2012 chez Armand Colin.

D’autre part, de nombreux documents signés par l’ambassadeur Jeanneney donnent des aperçus très inquiétants sur l’insécurité qui frappait ou menaçait les Français d’Algérie, dans leurs vies comme dans leurs intérêts matériels, ainsi que les Algériens compromis avec la France. Dans sa lettre au ministre algérien des affaires étrangères, M. Khemisti, datée du 3 janvier 1963, il lui rappelait que « les accords d’Evian n’ont pu être signés que grâce à l’assurance formelle donnée par la délégation algérienne qu’aucune représaille ne serait exercée contre ces personnes (...). Or des représailles cruelles (...) continuent notamment d’être pratiquées contre les anciens supplétifs de l’armée française, sans qu’une seule fois à ma connaissance le gouvernement algérien ait dénoncé publiquement un tel comportement ou fait punir les responsables » (p. 216). En effet, Pierre Daum signale dans son dernier livre que le gouvernement algérien, en novembre 1962, avait projeté de punir les anciens « harkis » d’indignité nationale, mais qu’il en fut empêché par ce rappel des accords d’Evian (Daum, Le dernier tabou, pp. 155-157).

D’autre part, selon l’ambassadeur, la situation des Français restés en Algérie était loin d’être assurée. Dans sa lettre déjà citée du 3 janvier 1963, il protestait contre le fait que « les Français arrêtés subissent lors de leurs interrogatoires des sévices », et signalait que « les interrogatoires les plus horribles sont pratiqués, notamment (...) dans un local situé 22 chemin Laperlier à El Biar, et au cinquième étage de la préfecture d’Alger (...) » (p. 215). Il estimait néanmoins dans son rapport final du 10 janvier 1963 que « la sécurité des personnes est redevenue normale : en décembre 1962, pour la première fois depuis des années, on n’a eu à déplorer en un mois parmi la population civile française aucune victime d’assassinat politique » (p. 242). Mais il n’en constatait pas moins que « la ‘défrancisation’ de l’Algérie se poursuit » : « le retour à la sécurité n’est pas suffisant pour enrayer les départs. (...) Le marasme économique et les conditions de la vie quotidienne dans une Algérie vouée à l’austérité sont des motifs nouveaux de partir, peut-être plus décisifs que ne l’était l’insécurité. La colonie française voit son effectif ramené à moins de 180.000 personnes. Il est probable que le niveau d’équilibre, compte tenu d’éléments nouveaux venus de France, ne sera atteint qu’aux alentours de 100.000 à 150.000 personnes, groupées plus encore que par le passé à Alger et dans les grandes villes de la côte » (p. 243).

Ces quelques citations tirées des archives de l’ambassadeur Jean-Marcel Jeanneney ont été choisies à l’intention de Pierre Daum et des lecteurs de son livre précédent.

Guy Pervillé.



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