Nouveaux comptes rendus dans Outre-mers, revue d’histoire (2016)

vendredi 21 juillet 2017.
 
Ces comptes rendus ont paru dans le n° 390-391, 1er semestre 2016, de la revue Outre-mers, revue d’histoire.

Pierre Vermeren, Le choc des décolonisations. De la guerre d’Algérie aux printemps arabes .
Paris, Odile Jacob, 2015, 332 p, 23,90 euros.

ISBN : 978-2-7381-3344-1

L’historien Pierre Vermeren, spécialiste de l’histoire des pays de l’Afrique du Nord depuis leur indépendance, avait publié en 2012 aux Publications de la Sorbonne un essai critique intitulé Misère de l’historiographie du « Maghreb » postcolonial (1962-2012), dans lequel il dénonçait le renfermement de l’historiographie française dans un cadre de plus en plus européen. A la suite du « printemps arabe » de 2011 et de son évolution de plus en plus inquiétante vers le retour des dictatures et vers une poussée islamiste tendant à provoquer une guerre des civilisations, il s’est penché sur une critique beaucoup plus ample de ce qu’ont été les relations entre la France et ses anciennes dépendances depuis plus d’un demi-siècle.

Le livre de Pierre Vermeren se présente en trois parties, regroupant un total de dix-huit chapitres particulièrement riches d’informations et de réflexions. La première est consacrée au « fiasco des décolonisations françaises ». La deuxième, la plus neuve et la plus audacieuse, présente « les anciens colonisés sous l’empire de leurs élites, des violences de la décolonisation à un tiers-mondisme sans scrupule ». Enfin la troisième interroge les relations entre « la France, les Français et leurs anciennes colonies ». Toutes ces analyses, et celles de la conclusion, insistent sur les faiblesses de la colonisation française, qui s’est intéressée principalement à la fabrication d’élites intermédiaires : « L’école coloniale, à la fois vantée et décriée (...) n’a touché qu’une infime partie des colonisés. La France coloniale a agi avec l’objectif des jésuites et des révolutionnaires : forger des élites nouvelles pour guider et transformer le peuple » (p. 323). Mais elle n’avait rien fait pour démocratiser les sociétés soumises : « Auparavant, la culture française avait été saupoudrée de manière aristocratique, entérinant les rapports de forces prédémocratiques. Nulle part ailleurs que dans les discours, la France n’a semé des ferments démocratiques et une juste représentation des forces sociales et des talents. Après les indépendances, la France a protégé, aidé et accueilli les élites autocratiques du Sud, sans jamais leur demander de comptes. Le pouvait-elle d’ailleurs en ces temps de nationalisme et de culpabilité postcoloniale ? » (Ibid) Ainsi, insiste-t-il, « l’empire colonial a été une affaire d’élites. Les élites françaises (...) ont agi à destination des élites colonisées. De sorte que les Français, en tant que peuple, n’ont été concernés qu’à trois reprises par leur empire » (Ibid), à savoir durant la guerre de 1914-1918, pendant la guerre d’Algérie, et enfin par l’installation de millions de ressortissants de l’ancien empire immigrés en métropole. « Mais de l’empire et de ses sociétés, ils n’ont toujours su que ce que les élites, leur gouvernement et les médias voulaient bien leur en dire » (Ibid).

La critique, on le voit, met à nu la réalité des politiques poursuivies par les dirigeants français à travers la colonisation et la décolonisation, qui apparaissent ainsi comme deux étapes successives d’un seul et même processus. L’unité profonde de la colonisation française est assurément un postulat acceptable, mais la démonstration ne convainc pourtant pas entièrement, parce qu’elle est paradoxalement trop centrée sur la France et sa politique coloniale. En effet, elle néglige le fait que la décolonisation française n’a pas été un phénomène homogène. D’une part, en Indochine, la France a tout perdu dans sa défaite de 1954. D’autre part, dans les pays arabo-musulmans riverains de la Méditerranée, elle n’a lâché aucune de ses possessions sans tenter de s‘opposer par la force à leur émancipation, très brièvement au Liban en 1943, mais très longuement et durement en Algérie ; elle a donc été obligée de composer avec des dirigeants qu’elle n’avait pas choisis, bien au contraire. Enfin, en Afrique noire, elle a réussi à éviter les révoltes armées à l’exception de celles de Madagascar (1947) et du Cameroun (1955), en installant les élites locales au pouvoir et en leur transmettant les attributs de la souveraineté tout en maintenant des liens de « coopération » dans un ensemble destiné à sauvegarder ses intérêts. Le Sahara, dont les richesses énergétiques avaient été découvertes très tardivement par la France, est passé à partir de septembre-octobre 1961 de la dernière catégorie à la précédente. Il y a donc eu trois types de décolonisation différents, qui mériteraient d’être distingués.

C’est pourquoi il me semble que le livre de Pierre Vermeren aurait besoin d’une quatrième partie visant à distinguer clairement ces divers types de décolonisation. Le discours officiel français qui présentait la « coopération » dans tous les cas comme un échange de bons et loyaux services entre Etats souverains était certes critiquable, et il avait inspiré dans les années 1970 et 1980 à des historiens se réclamant du marxisme (Jean Bouvier, René Girault, Jacques Thobie, Catherine Coquery-Vidrovitch) ou s’en émancipant comme Jacques Marseille une interprétation fondée au départ sur le concept économico-politique d’impérialisme. Mais la suite a montré que la France n’était plus en mesure d’imposer partout sa volonté à des Etats-fantoches, et que la dépendance était pour le moins à double sens. De même les idées répandues plus récemment par des auteurs militants au sujet de la « Françafrique » (François-Xavier Verschaeve, 1998) et de la « Françalgérie » (Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, 2004) me semblent mériter une analyse critique. Une mise à jour poursuivant ces objectifs augmenterait donc encore l’intérêt considérable du livre pionnier de Pierre Vermeren.

Guy Pervillé

André Brochier,
Dictionnaire des communes, douars et centres d’Algérie (hors Sahara) sous l’administration civile française . Aix-en-Provence, AMAROM (Amis des Archives d’Outre-mer), 2016, 557 p.
ISBN : 978-29504975-2-9

Cet ouvrage est dû à André Brochier, conservateur en chef du patrimoine qui fut, avant sa retraite, en poste aux archives d’outre-mer à Aix-en-Provence, en charge des fonds de l’Algérie. Il se donne pour but de répondre à la question suivante : comment l’administration civile française a-t-elle organisé, au niveau local, le maillage administratif du territoire algérien, et par là de ses populations, avant la mise en place de communes identiques à celles de la métropole à partir de 1956 ? Tel est le projet auquel répond ce dictionnaire, après une introduction détaillée et une présentation des conventions et abréviations utilisées. En annexe, une liste des tribus soumises au Sénatus-consulte du 22 avril 1863, avec douars correspondants et année de leur délimitation. Il s’agit donc d’un précieux instrument de travail qui sera utile à tous les chercheurs spécialistes de l’Algérie coloniale

Guy Pervillé

Maurice Sarazin, Bibliographie de la guerre d’Algérie (1954-1962). Ouvrages en langue française parus de 1954 à 2009 . Paris, Dualpha Editions, 2011, 628 p. Volume 2 : ouvrages de langue française parus de 2010 à 2014, Dualpha Editions, 2016, 450 p.
ISBN : 9782353742066

Le livre de Maurice Sarazin, un peu plus ancien, est un autre instrument de travail particulièrement précieux. Les spécialistes de la guerre d’Algérie qui y trouveront des notices commentées ou non sur de très nombreux livres concernant cette guerre, utilisant les apports d’autres répertoires bibliographiques dont les titres et les auteurs sont justement signalés dans l’introduction. De précieuses annexes suivent : index des sujets, index chronologique par années de publication, ainsi qu’en bref addendum à la version initiale du tome 1 suivi par un complément à l’index précédent. Un deuxième volume couvrant les années 2010 à 2014 vient de paraître. L’auteur nous est présenté sur deux pages comme un témoin de la guerre d’Algérie, bibliothécaire adjoint à la Bibliothèque nationale d’Alger d’août 1957 à juin 1962, ayant vécu avec passion « l’agonie d’Alger français ». Le fait que son ouvrage soit publié presque confidentiellement par un éditeur réputé très à droite (Philippe Randa) ne doit pas égarer le lecteur : il s’agit en effet d’un instrument de travail rigoureusement scientifique.

Guy Pervillé.



Forum