Compte rendu détaillé du livre d’Alain Ruscio : Les communistes et l’Algérie, des origines à la guerre d’indépendance (2021)

mardi 2 mars 2021.
 
J’ai publié un compte rendu abrégé de ce livre dans la revue de la Société française d’histoire des Outre-mers (SFOM) Outre-mers, revue d’histoire, n° 408-409 du 2ème semestre 2020, qui vient de paraître avec quelques mois de retard. Mais étant donné l’importance du sujet il me paraît nécessaire d’en publier ici un compte rendu plus détaillé.

RUSCIO, Alain, Les communistes et l’Algérie, des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 . Paris, La Découverte, 2019, 661 p, 28 euros. Avec table des matières, liste des sources d’archives publiques, associatives et privées, des témoignages oraux et écrits, bibliographie, sigles des mouvements et associations., notes et index.

Alain Ruscio, qui fut longtemps un militant et journaliste communiste, s’est fait connaître comme historien en étudiant les rapports entre les communistes français et la guerre d’Indochine de 1944 à 1954, dans une thèse dirigée par Jacques Thobie [1] et soutenue à Paris-I en 1984. Puis il a publié de nombreux livres sur des sujets plus larges en rapport avec la colonisation et les mentalités coloniales. Cet ouvrage est de nouveau une œuvre majeure, qui traite à fond un sujet particulièrement ardu : le rôle des communistes dans la lutte contre le système colonial algérien et contre la guerre d’Algérie de 1920 (date de la fondation du parti communiste SFIC - section française de l’internationale communiste) à 1962, date de l’indépendance. Il s’agit là d’une somme imposante, qui a la valeur d’une nouvelle thèse de fort bon aloi. Pourtant, en commençant sa lecture, on pouvait se demander dans quelle mesure l’auteur saurait prendre ses distances avec la tendance à l’apologie de l’action des partis communistes qui avait faussé le grand ouvrage publié en 1980 aux éditions Temps actuels par une équipe de journalistes communistes dirigée par Henri Alleg [2]. Or dès les premières pages, le lecteur peut être rassuré : l’auteur définit clairement sa volonté de prendre ses distances avec les partis-pris militants, qu’ils soient favorables ou défavorables au Parti communiste ; il rejette explicitement l’idée que le devoir d’un historien communiste serait de démontrer que le Parti a toujours raison, et il affirme qu’il faut « définitivement considérer le communisme comme un objet d’histoire ordinaire », en l’abordant avec une « exigence d’honnêteté intellectuelle ». Dans cet état d’esprit, il définit son sujet comme étant non seulement l’étude des appareils et des militants dits « orthodoxes » des partis communiste français et algérien, mais aussi de ceux qui se sont opposés à leurs lignes officielles et qui en ont été exclus, en opérant un va et vient permanent entre les deux rives de la Méditerranée.

L’auteur étudie donc son sujet en suivant un plan chronologique divisé en trois grandes parties, qui présentent successivement « un parcours non linéaire : les communistes et l’Algérie, 1920-1954 », puis « des communistes en guerre d’Algérie, 1954-1956 », et enfin « des communistes en guerre d’Algérie, 1957-1962 ». A l’intérieur de chacune de ces trois parties, alternent des chapitres consacrés à l’évolution des positions communistes en France et en Algérie, qui tendent à s’éloigner d’abord imperceptiblement à partir de la fondation du PCA en 1936, puis beaucoup plus nettement à partir de la décision prise par la direction du PCA en mai 1955 de s’engager dans la lutte pour l’indépendance, ce qui le conduisit à être interdit par le gouvernement français en septembre 1955. Plutôt que d’examiner en détail le contenu de tous ces chapitres, extrêmement riches, il vaut mieux analyser la conclusion de l’auteur, avant d’en souligner les limites.

Cette conclusion (pp 541-552) pose la question : Les communistes ont-ils été « bons par rapport à eux-mêmes ? » suivant une formule inspirée de Louis Aragon. Et la réponse que lui propose l’auteur est particulièrement complexe. Il l’élabore dialectiquement en trois temps, identifiés par trois sous-titres. Le premier pose la question : « quel bilan des résistances au colonialisme et à la guerre d’Algérie ? » Il apparaît incontestable que les masses populaires encadrées par le parti communiste ont toujours été beaucoup moins sensibles à la dénonciation des injustices et répressions colonialistes qu’à la défense de leurs intérêts matériels immédiats. Ce fait a été maintes fois dénoncé par les militants nationalistes, par des intellectuels tiers-mondistes comme Frantz Fanon rallié au FLN, par des militants communistes intransigeants comme Robert Bonnaud. Les journalistes gauchistes Hervé Hamon et Patrick Rotman en ont tiré les conséquences logiques en 1979, en intitulant « La Résistance française à la guerre d’Algérie » le livre dans lequel ils ont reconstitué l’action des mouvements groupusculaires qui ont voulu traduire en actes concrets leur solidarité avec la juste cause du FLN non satisfaite par l’attitude trop prudente du Parti communiste. Mais l’auteur conteste le choix d’exclure de cette « résistance française à la guerre d’Algérie » la masse des militants qui, durant tant d’années, ont persévéré à diffuser la propagande de leur parti pour la « paix en Algérie » et même pour le droit du peuple algérien à son indépendance.

Dans un deuxième temps, il met en valeur « l’activité communiste : une résistance à la guerre d’Algérie ». Il rappelle en effet que « les militants communistes furent les premiers Français, dès septembre 1955, à descendre dans la rue pour dénoncer la guerre, et il cite Pierre Vidal-Naquet, intellectuel engagé s’il en fut : « Quelles qu’aient été les hésitations du parti, la mollesse dont il a fait preuve, c’est tout de même dans la presse communiste que l’on trouve l’information la plus continue sur la répression du mouvement national ». Il distingue la persévérance de la propagande communiste et la modestie de ses effets qui ne permet pas de la condamner. Et il conclut : « Envers et contre tout, le PCF resta malgré tout la seule force nationale capable, non certes de retourner l’opinion, mais de battre en brèche l’’édredon d’indifférence’ dont parlait Pierre Vidal-Naquet ».

Enfin dans un troisième temps, il reconnaît « la faille : l’impensé du rôle des mouvements de libération nationale ». Il admet alors avoir été, tout au long de son étude, « en permanence ballotté entre respect, irritation et désolation ». Respect « pour deux ou trois générations de militants qui, sous quatre régimes (...), ont bataillé ferme pour dénoncer la ‘situation coloniale’, n’ont jamais compté leur temps pour combattre les injustices et le racisme, ont été les premiers à organiser les colonisés, en France et en Algérie », et à affronter la répression au risque de leur liberté et de leur vie. Mais également « irritation contre des va-et-vient dans l’appréciation du fait national algérien, des errements (le grand tournant du Front populaire, l’attachement tardif à l’Union française, le trop fameux vote des pouvoirs spéciaux), des retards (‘nation en formation’) des analyses horrifiantes (massacres du Constantinois), des hésitations dans le vocabulaire, des comportements ‘fraternalistes’ blessants ». Et enfin, « désolation devant une impression de gâchis : tant de sacrifices pour abouti de facto à une élimination de toute influence dans la vie du pays (PCA), à l’échec manifeste de l’internationalisme, greffe en ét at de perpétuel rejet (PCF) ».

Ce constat désespérant est en effet très lucide, même si l’auteur se garde du désespoir en rappelant que les deux partis communistes furent bien les seuls à « appeler continûment les choses par leur nom : d’abord, avant 1954, une ‘féroce exploitation’, ensuite ‘une guerre coloniale’ ». Mais il ne se satisfait pas de constater que les communistes ont été meilleurs que les autres. Reprenant le jugement d’un opposant très sévère, René Dazy, il estime qu’il ne s’agit pas de nier que le rôle du PCF a été globalement positif, mais de se demander : « a-t-il fait tout ce qu’il fallait faire ? », et il ne peut répondre que par la négative, cela pour deux raisons. D’abord, sur le plan intérieur : à force de se vouloir l’éducateur des militants, des sympathisants, du peuple, il est resté toujours « un pas en avant » de celui-ci, mais au risque de se couper des éléments les plus combatifs. D’autre part, sur le plan international : à une époque où les masses du Tiers monde devenaient des acteurs de premier plan, le PCF est resté prisonnier d’une vision périmée : « dans le monde, au cœur du mouvement, l’Union soviétique et le mouvement communiste international, aux marges, les mouvements de libération nationale ; en France, la lutte du prolétariat avec à sa tête son parti communiste, au ‘centre’ entraînant la libération de la ‘périphérie’ coloniale ». Et cela au moment où « Ho-Chi-Minh et ses camarades, tout en remerciant le peuple français de son aide, ne l’avaient pas attendu pour reconquérir l’indépendance du Vietnam ».

Mais, si Alain Ruscio a bien émancipé son jugement personnel par rapport aux consignes de son ancien parti, il n’en reste pas moins captif de présupposés politiques qu’il ne remet pas en question, comme on le voit par exemple à la page 519, où il écarte dédaigneusement la recherche des causes de l’extrême brutalité de la répression policière de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris, comme si elle ne présentait aucun intérêt [3]. Il donne ainsi l’impression de s’être arrêté à mi-chemin entre la mémoire communiste partisane et une vision totalement historique. Et c’est pourquoi ses analyses suscitent des objections qu’il convient de formuler ici.

Première objection : Alain Ruscio souligne à juste titre l’importance et la difficulté du choix que durent faire les premiers militants communistes : combattre l’islam suivant la tradition anticléricale, voire antireligieuse de la gauche française et du marxisme-léninisme, ou bien rechercher une entente avec ses fidèles, parce que « en terre d’islam plus que partout ailleurs, la religion a été le ciment qui a unifié les populations contre la présence étrangère, devenant ainsi le socle de la prise de conscience nationale » (pp 44-47). Il retrace les étapes de ce choix qui permit d’utiliser les révoltes anti-impérialistes des musulmans au profit de la révolution mondiale à partir de la guerre du Rif (1925-1926), parce que « il serait dangereux de combattre une idéologie, même religieuse, quand cette idéologie devient révolutionnaire », et il suit les étapes des débats sur ce sujet à l’intérieur du parti jusqu’en 1959. Mais ne faudrait-il pas prendre aussi en considération le renforcement permanent de l’islam politique dans l’Algérie indépendante jusqu’à nos jours pour apprécier les conséquences lointaines de ce choix ?

Deuxième objection : Alain Ruscio dénonce l’incapacité du parti socialiste adhérant à la IIIème Internationale en 1920 et de sa fédération algérienne à approuver et à mettre en application la 8ème condition préconisant le soutien aux luttes anti-impérialistes des peuples colonisés, citant notamment la fameuse motion de la section de Sidi-Bel-Abbès (22 avril 1921) qui motiva l’intervention indignée de l’Internationale et de la direction de sa section française (p 61). Puis, après avoir retracé l’engagement croissant du Parti communiste en faveur du droit à l’indépendance de l’Algérie durant plus de dix ans, il critique l’abandon par Maurice Thorez de cette revendication d’indépendance aussitôt après la fondation du PCA en octobre 1936, et la justification de cet abandon par une citation de Lénine suivant laquelle « le droit au divorce ne signifie pas l’obligation de divorcer » (pp 83-85). Il constate que la pensée de Lénine était ici réinterprétée sous l’influence de Staline, mais il ne rappelle pas que la stratégie du Komintern (dont la ligne « classe contre classe » avait facilité la victoire du nazisme sur la République de Weimar en isolant le KPD) et la politique extérieure de l’URSS avaient connu des variations aussi soudaines que brutales en faisant alterner la lutte anti-impérialiste de 1920 à 1935, les Fronts populaires antifascistes de 1935 à 1939, puis le pacte de non-agression germano-soviétique d’août 1939 à juin 1941, suivi par le retour à l’antifascisme de 1941 à 1945, et à l’anti-impérialisme à partir de septembre 1947 (doctrine Jdanov). De plus, Alain Ruscio ne remarque pas que la Russie soviétique puis l’URSS n’ont jamais prôné la séparation effective des nationalités soumises par l’empire des tsars, et qu’elles ont combattu militairement le mouvement séparatiste des Basmatchis en Asie centrale jusqu’à sa défaite totale en 1934. Dans ces conditions, que Maurice Thorez ait rêvé de fédérer les peuples d’outre-mer à la nation française suivant l’exemple soviétique à partir du pacte franco-soviétique de 1935, et quand le Parti communiste soutenait une majorité de Front populaire de 1936 à 1938 puis participait à une union nationale antifasciste de 1943 à 1947, au lieu de continuer à prôner la séparation des peuples colonisés, était-ce donc si absurde ? [4]

Troisième objection : Alain Ruscio montre bien comment le Parti communiste algérien, qui avait eu tant de mal à convaincre des militants indigènes de le rejoindre, a voulu éviter de perdre son audience dans les milieux musulmans à la suite de la répression démesurée de mai 1945, qu’il avait d’abord justifiée en dénonçant les nationalistes comme les « hommes de main » des fascistes, avant de dénoncer la répression pesant sur eux comme étant elle-même fasciste. Ce qui le conduisit, à partir de juin 1946, à se rapprocher des autres partis algériens et à devenir peu à peu un parti recrutant davantage chez les musulmans que chez les Européens. Mais quand commença l’insurrection du 1er novembre 1954, il fut contraint à un choix décisif : soutenir l’insurrection du FLN et se préparer à le rejoindre dans la clandestinité, ou s’abstenir pour conserver ses adhérents et sympathisants européens, avec le risque de perdre toute influence dès que l’Algérie serait indépendante. Le 8 novembre 1954, le PCF exprima dans L’Humanité une méfiance envers les auteurs inconnus du soulèvement qui rappela sa première réaction au 8 mai 1945 et qui ne lui fut pas pardonnée par les nationalistes algériens : « En de telles circonstances, fidèle à l’enseignement de Lénine, le Parti communiste français, qui ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient pas fomentés par eux, assure le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits » (pp 248-249).

Mais dès le 12 novembre, le comité central du PCA, qui recherchait le contact avec les insurgés de l’Aurès, démentit la provocation : « Le rapport souligne qu’il y a tout lieu de croire qu’il ne s’agit pas d’une provocation ou d’un complot colonialiste, mais d’un mouvement algérien » (p 269). C’est en mai 1955 que les choix décisifs furent faits par le bureau politique, qui rejeta les objections présentées par André Moine contre l’alignement sur les nationalistes [5] le 2 mai, et par le Comité central le 8 mai (p 272). Ainsi, le PCA rompit toute subordination envers le PCF et se prépara à soutenir la lutte armée déclenchée par le FLN, en décidant le 20 juin de former des « Combattants de la libération » (CDL). Cet engagement fut donc décidé avant l’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois (p 256), qui poussa le gouvernement français à dissoudre le PCA le 12 septembre.

Alain Ruscio rend compte de cet événement tragique comme d’une conséquence logique de la féroce répression colonialiste déchaînée dans le Nord-Constantinois à partir de mai-juin 1955 : « Une preuve supplémentaire que la répression coloniale atroce avait engendré la riposte des populations et non l’inverse. Le 20 août 1955, des soldats de l’Armée de libération nationale, encadrant des élements plus ou moins contrôlés de la population, procèdent à une offensive et se livrent à des exactions et exécutions contre des Européens, faisant plus d’une centaine de morts. S’ensuit une nouvelle vague de répression, disproportionnée, comme toujours en histoire coloniale » (p 256). Il se réfère en note au livre de l’historienne Claire Mauss-Copeaux, mais il ignore le fait reconnu par la plupart des auteurs que le chef de la wilaya du Nord-Constantinois, Zirout Youcef, avait ordonné de massacrer n’importe quels civils européens sans distinction, afin de provoquer une répression démesurée qui créerait un désir de vengeance irrépressible [6]. Et il ne s’interroge pas sur l’incompatibilité de cette tactique « race contre race » [7], ou de la guerre sainte des musulmans contre les infidèles [8], avec les principes élémentaires du marxisme, démontrée notamment par le massacre des familles de travailleurs européens à la mine d’El Halia près de Philippeville. Sa version n’est donc pas plus satisfaisante que celle donnée près de quarante ans plus tôt par l’équipe de journalistes communistes rassemblée par Henri Alleg. Elle donne l’impression que le PCA a choisi - consciemment ou non - de sacrifier le droit de la population européenne d’Algérie à vivre dans son pays natal pour assurer la survie de son organisation après l’indépendance, tout en continuant à se réclamer d’une nation algérienne rassemblant toutes les communautés. Mais aussi que la presse communiste d’Algérie et de France s’est soumise volontairement à une auto-censure aussi peu justifiable que la censure gouvernementale qu’elle dénonçait.

Et pourtant, les militants et ex-militants du PCA qui ont sacrifié leur vie à la lutte armée en 1956 et 1957 l’ont fait en croyant rester fidèles à leur idéal internationaliste d’une nation algérienne ouverte à tous, comme les dirigeants clandestins du PCA le rappelaient encore après l’accord du 1er juillet 1956 avec le FLN. Ayant proposé à celui-ci le rassemblement des deux partis dans le cadre d’une sorte de Conseil national de la résistance algérienne, sur un programme commun mais dans le respect de l’indépendance politique et organique de chaque formation, ils justifiaient ainsi leur position : « Notre parti est le seul en tant que tel à rassembler dans ses rangs des Algériens de toutes origines, musulmans, européens, israélites. Il éprouve une légitime fierté d’avoir formé des patriotes conséquents, non seulement parmi les musulmans qui subissent directement l’oppression nationale, mais aussi parmi les européens, comme en témoignent l’action et le sacrifice d’Henri Maillot, Maurice Laban et tant d’autres héros qui luttent et meurent pour que vive l’Algérie libre et indépendante ». Et ils en tiraient la justification du refus de l’auto-dissolution que le FLN lui avait demandée : « Ce faisant notre parti a porté un coup très dur à la politique de division raciale des colonialistes. Il a réussi à détacher une fraction non négligeable de travailleurs européens de l’influence du colonialisme et à faire avancer ainsi la cause de la nation algérienne. L’existence et le renforcement du PCA sont une garantie que cette évolution se poursuivra dans l’intérêt du mouvement national. Sa dissolution aboutirait au contraire à un recul de cette évolution » [9].

Mais la direction politique du FLN demanda que cette lettre ne fût pas rendue publique (ce que le PCA accepta avec regret), puis la plate-forme du Congrès de la Soummam (20 août 1956) évoqua en termes méprisants « le communisme absent » : « Le PCA, malgré son passage dans l’illégalité et la publicité tapageuse dont la presse colonialiste l’a gratifié pour justifier la collusion imaginaire avec la Résistance algérienne, n’a pas réussi à jouer un rôle qui mériterait d’être signalé ». Et pour conclure : « On assiste cependant à certaines initiatives émanant à titre individuel de certains communistes s’efforçant de s’infiltrer dans les rangs du FLN et de l’ALN. Il est possible qu’il s’agisse là de sursauts individuels pour retourner à une saine conception de la libération nationale. Il est certain que le PCA essaiera dans l’avenir d’exploiter ces ‘placements’ dans le but de cacher son isolement total et son absence dans le combat historique de la Révolution algérienne » [10]. Cette réponse cinglante du FLN montrait bien que l’espoir du PCA d’exercer une influence constructive sur la marche de la révolution était vain.

Dans le chapitre 15 de son livre, Alain Ruscio rend hommage à ses héros, notamment Henri Maillot, qui déserta de l’armée française le 4 avril 1956 avec un chargement d’armes destinées au « maquis rouge » des Combattants de la libération - bras armé du PCA - et à l’ALN. Mais en citant la lettre justificative de l’état-major des CDL, il prouve que ceux-ci persistaient à nier la contradiction entre l’action du FLN-ALN et l’idéal du PCA : « Il ne s’agit pas, comme voudraient le faire croire les gros possédants de ce pays d’un combat racial, mais d’une lutte d’opprimés sans distinction d’origines, contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race » (p 319). L’offensive xénophobe du 20 août 1955 était donc escamotée.

Un peu plus loin, il salue la mémoire de Fernand Iveton, le seul militant communiste européen rallié au FLN qui fut condamné à mort et exécuté en février 1957 après avoir été arrêté le 14 novembre 1956 (juste après déposé une bombe dans son casier à l’usine à gaz d’Alger). Il répète que celui-ci n’avait voulu tuer personne par ce sabotage, contrairement à la version catastrophiste répandue par le ministre résidant Robert Lacoste et par la presse colonialiste ; mais il oublie que ce militant idéaliste appartenait au groupe des Combattants de la libération qui venaient de rejoindre l’ALN en application de l’accord PCA-FLN du 1er juillet 1956, en lui apportant l’important stock de bombes qu’ils avaient fabriquées auparavant. Il paraît aussi oublier le fait que cette opération se situait dans le cadre de l’offensive terroriste que le FLN avait déclenchée à Alger le 30 septembre 1956 en posant des bombes dans les lieux publics de quartiers européens, suivant une stratégie qui n’était pas celle du PCA mais qui visait, aussi, à compromettre ses anciens membres récemment ralliés dans des actions terroristes contraires à leurs propres principes.

De même, Alain Ruscio consacre son chapitre 18 à un épisode beaucoup plus connu de la « bataille d’Alger » : l’arrestation en juin 1957 de plusieurs membres importants de l’organisation clandestine du PCA, parmi lesquels Henri Alleg et André Moine, ainsi que le jeune mathématicien Maurice Audin, qui disparut à jamais après avoir été torturé, mais fut déclaré officiellement « évadé ». Cette affaire qui suscita la protestation d’une grande partie des intellectuels français est racontée en détail jusqu’à son récent épilogue, la reconnaissance par le président Macron du fait qu’Audin ne s’était pas évadé mais avait été victime de tortures. Mais d’autres faits mentionnés au début et à la fin du chapitre méritent d’être soulignés.

La farouche haine anticommuniste renforcée par la guerre d’Indochine chez de nombreux militaires de carrière a sans aucun doute produit une surestimation de la responsabilité des communistes dans le terrorisme du FLN (p 393). Mais il aurait fallu aussi rappeler la recrudescence d’attentats terroristes à la bombe particulièrement meurtriers contre la population d’Alger (bombes dans des lampadaires au centre de la ville le 2 juin et au Casino de la Corniche le 9 juin 1957) qui surexcita la violence anticommuniste des militaires portés à leur attribuer la responsabilité des pires attentats. C’est seulement dans les souvenirs d’André Moine que l’on peut trouver une expression précise de la réaction des militants communistes clandestins à ces faits quelques jours avant leur arrestation. Georges Catogni : « Moi vous savez, je ne suis pas d’accord avec des attentats comme ça ; ça dresse les Européens contre nous. Sans résultat. On croit les effrayer ! Tu parles ! ça les excite, ça les rend enragés et alors vous pensez si les ultras en profitent ! ». André Moine : « Il faut comprendre les Européens et leurs réactions, c’est vrai. Mais il faut avant comprendre les Algériens. C’est ça la première chose. Si tu veux juger les attentats en partant de leur point de vue, aux Européens - qui est en fin de compte étranger à la nation algérienne - alors tu vas être entraîné aux mêmes réactions qu’eux ». Henri Alleg : « Ne vois-tu pas que ‘se mettre à leur place’, c’est déjà se placer à côté du problème et oublier le principal : l’existence du peuple algérien ? » (...) - « Remarque, reprend Henri en s’adressant à Georges, je ne crois pas que de tels attentats soient bons politiquement ; ils risquent de desservir la cause de l’Algérie, de donner prise aux ‘ultras’ et, pratiquement, ils ne font pas avancer les choses ». - « Alors, il faut le dire. Le Parti doit se désolidariser de tel attentats. Les musulmans comprendront, moi je vous le dis ». - « Non, je ne crois pas, dis-je après un temps de réflexion. Le Parti a déjà montré sa clairvoyance, dès novembre 1954, et a mis en garde les patriotes contre les gestes inconsidérés comme celui-là ». Et Henri Alleg abonde dans le même sens : dénoncer cet attentat, « ce serait mettre dans le même sac des actions issues de la juste haine des opprimés, qui n’ont pas le choix des armes, avec la terreur raciste massive d’une police et d’une armée qui ont recours à tous les moyens modernes et ont le pouvoir pour elles » [11]. Ce débat est capital pour comprendre la manière de raisonner des dirigeants du PCA qui s’alignaient sur les positions du FLN en reconnaissant que les Européens d’Algérie ne faisaient pas partie du peuple algérien, contrairement à ce que continuait d’affirmer le discours officiel de leur Parti.

Alain Ruscio conclut ce chapitre en dressant le bilan des sacrifices que les militants communistes ont accomplis pour la cause de leur patrie algérienne, en plus des morts au combat ou en détention déjà évoqués : arrestations, souvent suivies de tortures, procès, emprisonnements, ou bien internements au camp de Lodi, ou encore expulsions du territoire algérien. Tout cela fut le prixdu maintien d’une organisation communiste résiduelle jusqu’à la fin de la guerre : « Lorsque vint l’indépendance, les militants communistes algériens pouvaient à juste titre être fiers d’avoir maintenu une organisation politique alliée du FLN, loyale mais autonome, ce qu’aucune autre composante de la vie politique algérienne d’avant 1954 n’avait pu obtenir » (p 414). Mais pour que le bilan soit complet, il faut rappeler ici ce que l’auteur avait dû reconnaître plus haut (pp 329-333) : le profond anticommunisme qui poussa de nombreux cadres du FLN-ALN à des pressions sur les communistes pour qu’ils renient leur parti [12], à des menaces, et même à des condamnations suivies d’exécutions, comme celles de Laïd Lamrani, Salah Mohand Saïd, Roland Siméon, André Martinez, Georges Raffini, Georges Counillon, Abdelkader Belkhodja, et d’autres. Et les difficultés que Henri Alleg dut surmonter pour retourner en Algérie et y refonder Alger républicain en juillet 1962. Quant au PCA, il n’obtint jamais de reconnaissance légale du nouveau pouvoir fondé officiellement sur l’autorité du Parti unique FLN.

Le bilan de l’action du PCA dans la révolution algérienne est donc quelque peu mitigé. Si l’adoption du régime du parti unique fut sans doute un emprunt au modèle des régimes communistes qui ont de plus en plus fermement soutenu la cause algérienne, ce fut au détriment de la légalisation du PCA. Ses militants européens n’obtinrent pas plus que les autres la reconnaissance de leur nationalité algérienne par droit de naissance puisqu’ils n’étaient pas musulmans d’origine, et durent la demander comme une faveur. Enfin, n’oublions pas que la grande majorité des ex-militants, sympathisants et électeurs européens du Parti communiste l’avaient abandonné depuis longtemps parce qu’ils avaient eu le sentiment que leur Parti les avait le premier abandonnés (ce que de nombreux témoins cités par Alain Ruscio confirment [13]).

Une quatrième critique concerne l’attitude du PCF envers la révolution algérienne. Sur ce point, pourtant, le point de vue d’Alain Ruscio est beaucoup moins critiquable. Contrairement aux auteurs du livre publié par Henri Alleg et ses co-auteurs en 1981, il analyse les erreurs de la direction du Parti avec une froide objectivité, en réservant sa sympathie à tous ceux qui, en marge de la ligne du Parti ou en le quittant, ont choisi l’objection de conscience politique (refus de combattre contre le peuple algérien) ou même l’aide directe au FLN comme les « porteurs de valises ». Il identifie correctement les deux principales motivations des décisions dont il conteste la légitimité : le refus de provoquer la dissolution du PCF par le gouvernement - d’où sa tentative de former un Front populaire avec le parti socialiste en décembre 1955 et ses votes favorables à l’investiture de Guy Mollet puis à l’état d’urgence demandé par celui-ci en mars 1956 - et le refus de s’aliéner la masse de ses adhérents et sympathisants en semblant approuver la violence du FLN contre les civils en France (durant l’offensive de la Fédération de France du FLN contre le MNA en 1957-1958, puis contre des objectifs principalement économiques en métropole à partir du 25 août 1958). Il montre aussi que le PCF n’a jamais osé aller jusqu’au bout de ses tentatives de rapprochement avec le FLN, même contre la menace d’un coup d’Etat militaire en mai-juin 1958 (pp 234 -238). Rien qui puisse justifier, objectivement, le farouche anticommunisme des militaires et de l’extrême droite.

Pour autant, on peut regretter que l’auteur n’ait pas également mis en évidence le rôle de la méfiance du PCF envers le FLN comme explication du fait qu’il n’avait pas voulu le soutenir aussi nettement qu’il avait soutenu le Vietminh communiste durant la guerre d’Indochine. Cette méfiance apparaît aussi clairement dans les relations du PCF avec l’URSS, et explique la lenteur avec laquelle celle-ci s’est résignée puis résolue à fournir son appui au FLN contre la France. L’historienne russe Evgeniya Obitchkina, dans une étude fondée sur les archives du Ministère des affaires étrangères soviétique [14], a montré l’influence retardatrice du Parti communiste français sur l’évolution de la politique de l’URSS envers le conflit algérien. En février 1956, deux députés communistes avaient évoqué à l’ambassade soviétique des problèmes sur lesquels leur parti devait garder dans ses propos la plus grande prudence : « Dans les conditions actuelles, le PCF dans sa prise de position doit choisir celle qui correspond le mieux aux intérêts des peuples de ces territoires : doivent-ils rester au sein de l’Union Française tout en exigeant certaines réformes démocratiques, ou bien obtenir une indépendance formelle pour tomber dans la dépendance encore plus périlleuse pour ces peuples vis-à-vis des Etats-Unis ? Nous penchons pour la première variante » [15]. Et le 10 avril 1956, un mois après le vote des pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet par le PCF, Jacques Duclos exposa devant l’ambassadeur soviétique la position de son parti : « Des négociations, pas la guerre ». Appelant à des négociations immédiates avec les Algériens, il parla du caractère sans précédent de ce mouvement national qui devait associer les musulmans et les Européens, et le danger d’une prolongation de la guerre : « La lutte contre la population musulmane d’Algérie va inévitablement faire que les Arabes serrent les rangs et s’unissent sous le pavillon de la guerre sainte pour l’Islam, ce qui contribuera à la résurrection du mouvement réactionnaire du fanatisme religieux. Seule la voie des négociations aurait pu détourner les Algériens de ce mouvement réactionnaire » [16]. Par la suite, selon l’historienne russe, « Moscou restait attentif aux propos des communistes français qui se méfiaient du FLN, dont le nationalisme paraissait s’estomper devant le radicalisme musulman à l’esprit fondamentaliste, et qui se demandaient s’il n’était pas l’outil des Anglo-Saxons et de la bourgeoisie arabe » [17]. La politique soviétique envers le FLN évolua lentement à partir du début de 1958, pour ne pas laisser le monopole de son soutien à la Yougoslavie et à la Chine, mais cette évolution fut contrariée par le retour au pouvoir du général de Gaulle, que Nikita Krouchtchev ménagea jusqu’au printemps 1960. C’est en octobre 1960 que l’URSS reconnut de facto le GPRA, mais le PCF lui conseilla à plusieurs reprises de ne pas le reconnaître de jure avant la signature des accords d’Evian, ce qui fut fait le 19 mars 1962.

Après l’indépendance, l’URSS espéra que l’Algérie allait rejoindre le camp anti-impérialiste, mais quelques mois plus tard un mémorandum du MAE dressa un bilan désabusé : « Le FLN est une organisation unie et unique de la bourgeoisie nationale et des couches de la petite bourgeoisie de la population indigène de l’Algérie. En 1956, les détachements du PCA s’y sont incorporés tout en gardant leur identité politique et leur autonomie d’organisation [18]. L’indépendance proclamée, les relations entre le PCA et le FLN ont empiré à cause des tentatives des dirigeants du FLN de provoquer l’auto-dissolution du PCA, voire sa dissolution dans un parti nationaliste bourgeois en passe d’être créé par le FLN. Le PCA a pris part au référendum sur l’indépendance à titre légal, or, en raison de la position du FLN, il se retrouve actuellement en semi-clandestinité, ses dirigeants et militants étant poursuivis et arrêtés » [19].

Bien entendu, le PCF restait distinct du PCUS, mais il lui avait prouvé sa fidélité sans faille en lui apportant son soutien inconditionnel lors de l’intervention soviétique à Budapest (novembre 1956), ce qui l’isola davantage en discréditant totalement sa critique de la politique algérienne de Guy Mollet. Alain Ruscio rapporte sans commentaire les mots d’une députée socialiste interpellant ses consoeurs communistes à l’Assemblée : comment est-il possible que vous ayez « trouvé des mots d’une sentimentalité sans grandeur pour larmoyer sur le sort du traître Maillot » et que vous n’ayez pas trouvé un mot de compassion pour les milliers de martyrs de Budapest ? (p 325). Comment donc pouvait-on encore croire l’information unilatérale qu’il continuait à diffuser contre les crimes de guerre de la France en Algérie ?

Le PCF accrut encore son isolement en rejetant la responsabilité du FLN dans le massacre de la population de Mechta Casbah, près de Melouza (28 mai 1957) que les autorités françaises, et même des intellectuels critiques envers sa politique algérienne, attribuaient à juste titre à l’ALN. Alain Ruscio s’oppose heureusement sur ce point aux auteurs du livre publié par Henri Alleg quarante ans plus tôt, et sa version mérite d’être reproduite ici. Pour rendre compte du recul de l’audience du PCF, il invoque en dernier lieu « un terrible discrédit provoqué par un ‘dérapage’ dramatique de la résistance algérienne : pour beaucoup de Français de l’époque, l’Algérie de 1957 fut d’abord synonyme - bien avant la terreur provoquée par les paras français lors de la ‘bataille d’Alger’, largement occultée - de Melouza, village où trois cent soixante-dix Algériens, supposés pro-MNA, furent massacrés le 28 mai par des troupes du FLN. Occasion inespérée pour les bellicistes français pour tenter de faire oublier la polémique en cours sur les méthodes de l’armée française et la complicité du gouvernement. Durant plusieurs mois, les Français n’entendirent parler que des horreurs de Melouza. L’Humanité récusa cette campagne, donnant la parole au dirigeant du PCA Bachir Hadj-Ali, qui contesta contre l’évidence la responsabilité du FLN dans le massacre avec cet argument irréfutable : ‘Le crime de Melouza ne profite qu’aux colonialistes français’. Pour lui, ce ne pouvait donc être le FLN, paré de toutes les vertus » (p 391).

Et l’auteur continue en rappelant à juste titre que les attentats systématiques multipliés à partir de juillet 1957 par la Fédération de France du FLN contre les messalistes (militants du MNA et syndicalistes de l’USTA), en provoquant des morts accidentelles parmi les ouvriers français, répandirent un état d’esprit très hostile au FLN et aux Algériens dans la population ouvrière métropolitaine - comme il l’avait déjà démontré plus haut dans les pages 228-231. Ajoutons que, selon l’article cité de Evgeniya Obitchkina, Jacques Duclos avait déploré en janvier 1958 une « gaffe » des rebelles algériens « qui mettaient dans le même tas (sac ?) tous les Français, entravant ainsi le travail du PCF et la résolution de la question algérienne » ; et qu’en mars 1958 Jeannette Vermeersch, en présence de Maurice Thorez, avait informé l’ambassadeur soviétique à Paris que « des personnes proches du FLN ont menacé certaines organisations du PCF, leur interdisant tout travail au sein de la communauté algérienne en France. En cas de désobéissance, les nationalistes menaçaient leurs interlocuteurs d’actes terroristes contre les communistes les plus actifs » [20]. Ce climat très tendu explique aussi la tentative de reprise de contact avec la Fédération de France du FLN qui fut décidée le 15 janvier 1958 et qui aboutit à deux rencontres avec Francis Jeanson le 30 mai et le 6 juin (pp 234-238), mais la rencontre suivante avec des représentants du FLN n’eut jamais lieu. Puis le déclenchement d’une offensive contre des objectifs économiques mais aussi militaires, policiers et politiques en métropole à partir du 25 août et jusqu’après le référendum du 28 septembre 1958, provoqua un mécontentement qui fut clairement exprimé par Maurice Thorez devant le Comité central les 3 et 4 octobre : « Nous sommes à un moment où nous devons vraiment dire ce que nous pensons (...) de la tactique du FLN en France. Maintenant on ne tue plus seulement les Algériens mais un policier par-ci par-là. Il ne me semble pas que cela aide le peuple algérien. (...) ça donne une prise trop facile contre eux. Et en plus, ça permet toutes les provocations contre nous. (...) Nous ne pouvons plus persister dans un silence qui semble être un acquiescement » (p 243). Mais L’Humanité attendit le 10 octobre 1958 pour publier des extraits édulcorés de ce discours, reconnaissant que « les méthodes du FLN ne nous aident pas ». Par la suite, trois nouvelles tentatives de reprises de contact avec celui-ci échouèrent en 1959, 1960 et 1961. On voit que les relations entre le PCF et le FLN furent beaucoup plus difficiles que ce que l’on a pu imaginer.

C’est seulement en se rapprochant de la fin de la guerre que le récit d’Alain Ruscio se confond de plus en plus avec l’expression de la mémoire des militants communistes. Son évocation du 17 octobre 1961, comme je l’ai dit plus haut, ne cherche pas à expliquer les causes de la répression qu’il dénonce, ni du côté des responsables du maintien de l’ordre ni du côté du GPRA [21]. Et les derniers mois de la guerre conduisent l’auteur à dénoncer l’anticommunisme qui se renforça simultanément du côté de l’OAS-métropole (multipliant délibérément les attentats visant le Parti) et du côté du gouvernement dénonçant le soutien communiste au GPRA dans les ultimes négociations, pour stigmatiser la répression meurtrière du 7 février 1962 au métro Charonne [22].

Il serait très injuste de reprocher à Alain Ruscio de ne pas avoir pris suffisamment de distance envers la mémoire communiste à laquelle il est encore visiblement très attaché. Son livre n’en est pas moins une étude fondamentale qui apporte un très grand nombre de mises au point utiles sur des faits controversés, et qui est un progrès considérable par rapport à l’histoire trop apologétique publiée il y a près de quarante ans par l’équipe de Henri Alleg. Et l’on ne peut qu’approuver la sévérité de ses remarques désabusées citées plus haut sur la faiblesse de l’héritage laissé par les communistes d’Algérie et de France : « tant de sacrifices pour aboutir de facto à une élimination de toute influence dans la vie du pays (PCA), à l’échec manifeste de l’internationalisme, greffe en état de perpétuel rejet (PCF) ».

C’est dans le prolongement de ces remarques que je tenterai à mon tour de proposer une conclusion. Les communistes français et algériens ont joué assurément un rôle majeur dans l’histoire de l’Algérie contemporaine, mais sans jamais pouvoir la maîtriser. Comme des apprentis sorciers, ils ont créé le nationalisme algérien musulman, au bout de plusieurs années d’efforts (1920-1927), mais aussitôt après l’avoir engendré sous la forme de l’Etoile-Nord-Africaine, ils ont tenté de le garder sous leur contrôle, sans y réussir, en excluant de leur parti Messali Hadj ; puis ils ont rompu avec son mouvement à deux reprises, en 1936-37 et en 1943-1945, et ont tenté deux fois de se réconcilier avec lui, en 1939-1941 et à partir de 1946. Comme si, après avoir mis le train en marche, ils avaient hésité entre l’arrêter et lui courir après pour le rattraper. De 1946 à 1954, ils ont enfin cru avoir trouvé une voie moyenne permettant de concilier les aspirations des deux populations dans lesquelles le Parti était le seul à pouvoir recruter simultanément ; mais dès 1955, il leur fallut choisir entre le soutien à la lutte armée du FLN et la défense de la population européenne. Le PCA fit le premier choix, mais sans jamais le reconnaître publiquement. Quant au PCF, par sa politique ambiguë il réussit l’exploit d’acccumuler les haines des deux côtés, celui des ultras de l’Algérie française et celui des nationalistes musulmans algériens.

Guy Pervillé

[1] Jacques Tobie est décédé le 10 avril 2020 à l’âge de 91 ans.

[2] La guerre d’Algérie, sous la direction de Henri ALLEG, par Henri Alleg, Jacques de Bonis, Henri J. Douzon, Jean Frère, Pierre Haudiquet. Paris, Temps actuels, 1981, 3 tomes. Voir mon compte rendu critique dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord 1981, pp 1182-1186, et sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=145 .

[3] « Le 5 octobre 1961, en riposte à des assassinats de policiers dans la rue - c’est en tout cas comme cela que les faits sont présentés - un Conseil des ministres restreint se réunit sous la présidence du Premier ministre Michel Debré », et décide un couvre-feu visant les Algériens qui vivent en région parisienne.

[4] De même, le Parti communiste chinois n’a jamais reconnu le droit de sécession aux minorités non chinoises de l’ex-empire mandchou, et dès 1949 l’armée rouge a occupé les territoires du Sinkiang et du Tibet.

[5] André Moine dénonçait « un certain suivisme vis-à-vis des nationalistes et des positions opportunistes », une tendance à « réduire le rôle de la classe ouvrière à être un appendice du mouvement national bourgeois » (Ruscio p 272).

[6] Voir sur mon site : « Du nouveau sur l’appel de Constantine et le 20 août 1955 » (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=305 ), et le chapitre « Du 20 août 1955 au 20 août 1956 » de mon livre Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire, 2018, pp 220-240.

[7] Formule employée par des anciens de la wilaya II, devenus étudiants en droit à l’Université d’Alger selon le témoignage du coopérant Jean-Robert Henry.

[8] Roger Le Doussal dénonce le recours au massacre des non-musulmans dans ses Mémoires, Commissaire de police en Algérie (1954-1962), Paris, Riveneuve, 2011 : « Etions-nous dans le cadre proclamé par le FLN le 1er novembre d’une lutte pour une nation algérienne démocratique égale pour tous, ou étions-nous bel et bien dans le cadre d’une guerre sainte pour une nation musulmane dont les mécréants devaient être exclus ? Car qu’avaient fait ces gens pour mériter d’être tués ? Ne pas être musulmans ! Comment leurs assassins les considéraient-ils donc, pour les abattre ainsi, de sang froid, à la chaîne, pire que du bétail ? Etait-ce cela la “lutte armée” contre le colonialisme ? » Voir sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=279 .

[9] Lettre du Parti communiste algérien (comité central) au FLN le 12 juillet 1956, dans Les archives de la révolution algérienne, rassemblées et commentées par Mohammed Harbi, Paris, Les Editions Jeune Afrique, 1981, pp 112-114.

[10] El Moudjahid, n° 4, reproduit dans la réédition de Belgrade (juin 1962), t 1, p 64.

[11] André Moine, Ma guerre d’Algérie, Paris, Editions sociales, 1979, pp 163-165.

[12] Selon Alain Ruscio, la militante du PCA et des CDL Jacqueline Guerroudj, passée au FLN en 1956, a témoigné des pressions du FLN d’Alger sur ces ralliés pour obtenir un reniement de leur parti. Ali Haroun, dans son livre La 7ème wilaya, la guerre du FLN en France (Paris, Seuil, 1986) a publié la virulente lettre de démission du PCA signée en décembre 1959 par son mari Abdelkader Guerroudj, approuvée par Jean Farrugia et par le docteur Masseboeuf (Haroun, op cit., pp 460-465).

[13] Notamment à la p 283 : « Les dirigeants communistes savaient parfaitement que le ‘petit peuple des villes’ avait basculé, très vite, vers le soutien à l’Algérie française ». Reste à expliquer pourquoi.

[14] Evgeniya Obitchkina, « Le communisme soviétique face au nationalisme arabe lors de la guerre d’Algérie », in La guerre d’Algérie et le monde communiste, s.dir. Hervé Bismuth et Fritz Taubert, Editions universitaires de Dijon, 2014, pp 17-31.

[15] Op. cit. p 18. Référence du document : Entretien avec Raymond Guyot et Waldeck Rochet, Archives du MID (MAE) f 0136, rep. 44, cart. 259, dossier 9, p 228.

[16] Op. cit. p 19. Référence : Archives du MID (MAE), f 0136, rep. 44, cart. 259, dossier 4, p 91 (traduit de la version russe). Cette analyse est à rapprocher de celle de Roger Le Doussal citée plus haut en note 8.

[17] Ibid, p 24.

[18] En fait, le rapport confond l’intégration des CDL dans l’ALN et le maintien du PCA comme parti distinct du FLN.

[19] Ibid, p 30. Il y eut cependant un gain d’influence momentané du PCA parmi les étudiants, comme je l’ai montré dans mon article : « Les engagements politiques des étudiants musulmans algériens à l’Université d’Alger de 1909 à 1971 », Outre-mers, revue d’histoire, n° 394-395, 1er semestre 2017, pp 105-125, et sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=408 .

[20] Obitchkina, op. cit., p 20.

[21] Voir le chapitre consacré au 17 octobre 1961 dans mon livre Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, pp 300-343.

[22] Voir mon compte rendu du livre d’Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’Etat, dans Outre-mers, revue d’histoire, n° 388-389, 2ème semestre 2015, et sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=380 .



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