Nouveaux comptes rendus publiés dans Outre-mers, revue d’histoire, n° 408-409 ( 2020)

mardi 2 mars 2021.
 
L’excellente revue de la Société française d’histoire des Outre-Mers (SFHOM) publie avec un petit retard son numéro 408-409 du deuxième semestre 2020.

BONIN Hubert (dir.), Partir dans les outre-mers. De l’empire colonial à nos jours (XIXe-XXe siècle) . Paris, Les Indes savantes, janvier 2020, 232 p, ISBN : 978-2- 84654-531-0 , 25 euros.

Introduction générale d’Hubert Bonin, contributions d’Isabelle Dion, Christine de Gémeaux, Claude Prudhomme, Patrice Morlat, Gilles Poizat, Julien Hélary, Christine Mussard, Gérard Crespo, Hubert Bonin, Hugues Béringer, Alain Ruscio, Jean-Charles Jauffret. Table des matières, pas de bibliographie générale, mais de nombreuses notes infrapaginales.

Ce livre pourrait sembler un peu décousu si son maître d’œuvre Hubert Bonin, ancien secrétaire général de la SFOHM, ne lui avait pas donné dans son introduction une problématique très clairement définie, adoptée par les Rendez-vous de l’Histoire à Blois en octobre 2016, et reprise par une journée d’étude co-organisée par la SFOHM et par le GRETHA - Centre de recherche en histoire économique de Bordeaux. Il ne s’agit pas ici de viser une histoire complète de la colonisation, mais « de reconstituer des types de parcours ultramarins pour des comparaisons entre types de ‘partants-partis’, réfléchir sur leurs mentalités, modes de départ, d’arrivée et d’implantation, sur les carrières outre-mer des ‘élites’ coloniales ». Il y a donc une inspiration commune à ces 14 textes fortement structurés et documentés, écrits par 12 auteurs très compétents. Pourtant l’ordre suivant lequel sont numérotés leurs textes a de quoi surprendre, et le lecteur pourrait préférer un ordre plus chronologique.

Le premier texte (n° 1) concerne logiquement ceux qui ont ouvert la voie à la colonisation européenne : les explorateurs, étudiés par Isabelle Dion (pp 15-21). On s’attendrait à trouver immédiatement à la suite « le départ du missionnaire » (n° 3), traité par Claude Prudhomme (pp 44-87) ; mais aussi les marins artisans de la « politique des points d’appui » sous la Monarchie de juillet, évoqués par Hugues Bérenger à travers les deux exemples du capitaine Passot à Mayotte et de l’amiral Cécille à Basilan (n° 12, pp 185-200). Des aspects très particuliers de la colonisation apparemment triomphante sont évoqués par Christine de Gémeaux dans le cas des colonies allemandes d’Afrique vue à travers les témoignages de femmes de gouverneurs (n° 2 pp 23-41), et par Patrice Morlat qui analyse très précisément pourquoi et comment le député socialiste du Puy-de-Dôme Alexandre Varenne assuma en 1925 la charge de gouverneur général de l’Indochine (n° 4, pp 61-87). Mais deux autres communications se complètent fort bien, celles de Gilles Poizat sur la colonisation pénitentiaire (« Partir... au bagne », n° 5, pp 90-96), et d’Alain Ruscio sur les bagnes africains de l’armée française (dits « Biribi ») sous la IIIème République (n° 13, pp 201-211). Les deux aspects jugés essentiels de la colonisation française sont étudiés d’une manière plus approfondies par cinq autres textes : - la colonisation de peuplement de l’Afrique française du Nord, traitée par Gérard Crespo (n° 8, pp 123-138) dans toute son étendue et sa durée, et par Christine Mussard dans le cas particulier de l’Algérie des années 1890 (n° 7, pp 107-122) ; - et la colonisation comme entreprise économique, étudiée par Hubert Bonin dans trois articles qui se suivent et se complètent chronologiquement : « Partir faire des affaires dans les outre-mers coloniaux » (n° 9, pp 140-161), « Partir faire carrière dans une grande entreprise en Afrique subsaharienne (dans les années 1970-1990) » (n° 10, pp 163-170), et « Aller et venir. Partir investir en Afrique aujourd’hui » (n° 11, pp 171-184). Enfin, la disparition subite de ce qui avait été l’empire colonial français pouvait être illustrée par les articles de Jean-Charles Jauffret (« Partir en guerre d’Algérie », n° 14, pp 214-226) et de Julien Hélary : « Partir administrer un empire disparu. Le paradoxe des élèves des dernières promotions de l’ENFOM (1953-1963) » (n° 6, pp 97-105).

Cette critique ne diminue en rien la richesse et l’intérêt de cette publication : au contraire elle vise à les rendre encore plus évidents pour tous ses lecteurs.

Guy Pervillé.

MICHEL Joël, Colonies de peuplement. Afrique, XIXe - XXe siècles . Paris, CNRS Editions, février 2018, 417 p, ISBN : 978-2-271-08802-4, 25 euros. Illustré de cartes et de gravures ou photographies en noir et blanc.

Ce livre est important pour deux raisons : parce qu’il est consacré à la colonisation définie par le peuplement - conformément à l’étymologie du mot « colonie », aujourd’hui presque entièrement oubliée dans l’usage courant - et parce qu’il ne s’enferme pas dans le cadre de l’empire colonial français - comme c’est trop souvent le cas en France. Il ne se perd pas pour autant dans un cadre géographique et chronologique trop vaste, puisqu’il se limite à la colonisation de l’Afrique aux XIXe et XXe siècles, et la caractérise par le fait que partout la présence européenne y est restée minoritaire, contrairement aux cas de l’Amérique anglo-saxonne, de l’Australie et de la Nouvelle Zélande (où la population immigrée est vite devenue majoritaire), et à ceux d’une grande partie de l’Amérique dite « latine » où plusieurs populations d’origines très diverses se sont métissées biologiquement et culturellement.

L’auteur, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, est un véritable historien, comme il l’a prouvé par sa grande thèse de doctorat sur Le mouvement ouvrier chez les mineurs d’Europe occidentale (Grande Bretagne, Belgique, France, Allemagne : étude comparative des années 1880 à 1914) soutenue en 1987, mais il ne s’est pas enfermé dans sa spécialité d’histoire sociale : il a notamment publié des livres sur Condoleeza Rice (2006) et sur Le lynchage aux Etats-Unis (2008). Cependant, son nouveau livre consacré aux colonies de peuplement ne prétend pas être un nouveau travail de recherche historique, mais un essai de synthèse de très nombreuses publications des spécialistes de chaque colonisation (par exemple, René Pélissier pour la colonisation et la décolonisation portugaises), disponibles pour la plupart en anglais ou en français. Il signale ses sources par des indications bibliographiques, mais surtout par de nombreuses notes et par un index des auteurs cités particulièrement fourni.

Le plan du livre n’est ni chronologique, ni géographique, mais thématique, suivant une démarche qui relève fondamentalement de l’histoire sociale. Après avoir défini son propos (« Parler des colons ») dans une brève introduction, il présente dans un premier chapitre (« Marginalité africaine ») les tentatives de colonisation de l’Afrique comme un phénomène marginal dans la grande expansion démographique européenne du XIXème siècle et du début du XXème. Puis il analyse dans les deux chapitres suivants les deux principaux facteurs de l’économie coloniale, « La Terre » et « Mobiliser le Travail ». Ce qui le conduit à disséquer implacablement la principale tare de ces colonies minoritaires : le racisme, en deux chapitres intitulés « Violences », puis « Prospero et Caliban : l’épuisant refus de l’autre ». Il analyse ensuite dans le sixième chapitre les relations difficiles entre les colons et leurs métropoles qui aboutissent à plusieurs tentatives de « nations avortées », dont la plus achevée fut l’Afrique du Sud au temps de l’Apartheid. Le chapitre 7 va plus loin en critiquant la « démocratie raciale », ou « Herrenvolk democracy » - concept éminemment contradictoire emprunté à l’Afrique du Sud - dans laquelle il implique également les « Petits Blancs d’Afrique du Nord ». Enfin, le chapitre 8 évoque « l’effacement », qui conduit toutes ces colonies de l’apogée à la dissolution - par la violence ou par la négociation - en moins d’un demi-siècle. La conclusion résume « notre constat d’un double échec de la colonie de peuplement en Afrique, soit l’incapacité de faire vivre une démocratie agraire de propriétaires exploitants, l’incapacité pour les migrants européens d’organiser la coexistence avec l’Autre, le refus du métissage et même de l’inclusion politique » ; et elle évoque rapidement de nombreuses pistes de recherches complémentaires, avant de terminer sur un vœu : « L’histoire de la colonisation - cet aspect délaissé du colonialisme - retrouverait ainsi quelque utilité dans une histoire ouverte et dépassionnée ».

Ce livre peut susciter des objections plus ou moins bien fondées qui mériteraient une discussion. La principale est qu’il semble présupposer une unité fondamentale de tous ces cas de colonisation minoritaire. Or, si la continuité entre la vieille colonisation esclavagiste et une nouvelle colonisation ségrégationniste paraît acceptable dans les colonies les plus anciennes, telles que les possessions portugaises et hollandaises où l’interdiction de la traite et celle de l’esclavage furent imposées de l’extérieur par les Britanniques, elle va moins de soi à l’échelle de toute l’Afrique noire, puisque les mêmes Britanniques ont pratiqué presque simultanément l’interdiction de la traite des Noirs sur les côtes africaines, puis celle de l’esclavage, et des expériences de colonisation qui ont admis la « barrière de couleur » séparant la majorité noire de la minorité blanche sur les territoires où ils ont colonisé au sens propre du mot (Afrique du Sud, Rhodésie, voire Kenya). L’inclusion dans le même cadre conceptuel de colonisations tardives (belge, allemande, italienne) sans continuité avec la vieille colonisation peut aussi poser problème. On peut également se demander s’il n’y avait pas des points communs à toutes les entreprises dites coloniales d’une même métropole (par exemple la France en Algérie, en Afrique du Nord et en Afrique noire), et des différences entre les politiques coloniales des différents Etats.

Mais l’objection la plus forte concerne l’Algérie, et par extension l’Afrique du Nord. En effet, Joël Michel emploie à plusieurs reprises l’expression « Petits Blancs » qui est un héritage du vocabulaire de la vieille colonisation esclavagiste des XVIIe et XVIIIe siècles, sans prendre garde au fait qu’elle ne peut s’appliquer à l’Algérie, où la colonisation française n’a jamais été fondée sur l’esclavage ni sur une ségrégation raciale entre Noirs et Blancs. Il semble donc suivre inconsciemment la démarche de l’anticolonialisme français du XXème siècle qui a considéré la colonisation contemporaine comme un prolongement de la colonisation esclavagiste de l’Ancien Régime, alors même que la colonisation de l’Algérie à ses débuts avait donné lieu à de nombreux projets d’utopies socialistes et à la politique indigénophile du « royaume arabe » inspirée à Napoléon III par l’ancien saint-simonien Ismaïl Urbain.

Et pourtant, l’auteur reconnaît une certaine spécificité de l’Afrique du Nord, puisqu’il écrit (p 242) : « C’est en Algérie que naît la catégorie nouvelle de l’indigène qui finit par ‘symboliser à elle seule l’oppression coloniale’. Elle tient moins à la race comme en Afrique du Sud qu’au statut personnel ; la notion de race, observe Emmanuelle Saada, est plus historique que strictement biologique et forme un tout avec la civilisation et le système juridique ». En effet, en Algérie, la notion de « race » ou de « couleur » n’a jamais défini un statut particulier : la discrimination fondamentale distinguait les nationaux et citoyens français à part entière, soumis au Code civil, et les indigènes musulmans qui conservaient un statut personnel fondé sur le droit musulman ou sur les coûtumes kabyles (et en Tunisie puis au Maroc, la nationalité d’un Etat musulman protégé par la France). Mais dans les pages suivantes, cette distinction est peu à peu effacée par des comparaisons avec l’Afrique australe ou avec le Sud des Etats-Unis d’Amérique, et par la notion très discutable d’un « sudisme à la française ». Cela n’implique pourtant pas nécessairement que l’auteur aurait dû renoncer à inclure l’Algérie et l’Afrique du Nord dans son étude : il lui aurait suffi de substituer à la notion trop étroite de « barrière de couleur » ou de « race » celle plus large de « barrière coloniale ».

Le livre de Joël Michel est donc un livre important, qui mérite d’être lu, réfléchi et discuté.

Guy Pervillé

ALCARAZ Emmanuel, Les lieux de mémoire de la guerre d’indépendance algérienne . Préface d’Aïssa Kadri. Paris, Karthala, octobre 2017, 310 p, ISBN : 978-2-8111-1903-4, 24 euros. Avec 10 pages de photographies en couleur entre les p 172 et 173, bibliographie sélective, glossaire et table des matières.

Ce livre est la version publiée d’une thèse d’histoire, réalisée par un jeune historien (né en 1976) sous la direction de Benjamin Stora et soutenue en 2012 à l’Université de Paris-XIII. Il est le résultat du travail particulièrement original de son auteur, fils de « Pieds-noirs » né en France mais ayant pris ses distances avec la mémoire familiale pour partir à la redécouverte de l’Algérie en y faisant de nombreux séjours de 2006 à 2017. Comme le rappelle le préfacier Aïssa Kadri, professeur émérite à l’Université de Paris-VIII, l’auteur a ressenti un véritable choc en découvrant que « l’histoire que l’école républicaine nous enseignait sur ce conflit n’avait strictement rien à voir avec celle racontée en Algérie. J’ai tout de suite éprouvé le besoin d’étudier, de décrire et d’expliquer le point de vue algérien dans une perspective historique ». C’est pourquoi, remarque Aïssa Kadri, « la recherche d’Emmanuel Alcaraz, qui rend ici accessible son travail de thèse, tranche par son caractère novateur, voire transgressif, celui à la fois distancié d’un récit familial, récit dominant du point de vue de ceux définis comme ‘rapatriés’, que l’on peut globalement qualifier non pas de sudiste mais de ‘nostalgérique’, mais aussi dans une perspective de déconstruction de l’extérieur de la mémoire proprement algérienne de la guerre et plus loin de l’entreprise nationaliste d’imposer une mémoire lissée, exclusiviste et moniste de la période ».

Le corps du livre se présente à première vue comme une sorte de guide des principaux lieux de mémoire algériens dans la capitale et dans les principales régions, mais la lecture révèle une construction beaucoup plus élaborée, dans laquelle est reconstituée avec esprit critique l’histoire de la mémoire qui est exprimée à travers ces lieux. Le premier chapitre étudie l’ensemble des monuments aux morts algériens qui se sont construits dans tout le pays à partir de l’indépendance, sous le titre problématique « Culte patriotique ou culte civique rendu aux monuments aux martyrs de la guerre d’indépendance de 1962 à nos jours ? » Puis le deuxième chapitre analyse un grand projet de commémoration qui n’a pas abouti : « Le premier projet de Musée national du mujâhid sous Ben Bella et Boumedienne dans un lieu de souffrance devenu un symbole national. La prison Barberousse/Serkadji à Alger ». Vient ensuite la plus grande entreprise commémorative du président Chadli Bendjedid : « Le Musée central de l’armée : une glorification de l’ALN de l’extérieur ? » Puis un exemple de commémoration contestataire que le pouvoir a tenté de récupérer : « Mémoire nationale et mémoire contestataire du Congrès de la Soummam ». Et enfin un autre exemple de récupération réussie par l’Etat dans la région déshéritée des Nementchas : « un lieu de mémoire, El Djorf, redécouvert dans les années 2000 ». Toutes les analyses de l’auteur emportent la conviction.

La conclusion (pp 287-300) synthétise avec une grande clarté les enseignements qu’Emmanuel Alcaraez a tiré de ces études de cas. Puis, à partir de la page 295, il prolonge ses réflexions jusqu’à l’actualité en évoquant les querelles mémorielles franco-algériennes ravivées par la revendication algérienne de repentance adressée à la France, dans une analyse qui tend à suggérer les conditions d’une réconciliation des mémoires. Dans la même ligne que Benjamin Stora et que Gilbert Meynier, il constate à juste titre que « le refus de demande de pardon du gouvernement français pour les crimes coloniaux renforce le pouvoir algérien dans son attitude de surenchère nationaliste le positionnant comme l’héritier des martyrs de la guerre d’indépendance. (...) Le refus d’une politique du pardon du gouvernement français n’aide pas à créer un contexte favorable à la démocratisation de l’Algérie, la mémoire de la guerre d’indépendance algérienne étant au cœur de la culture politique algérienne ». Pour sortir de l’impasse il envisage « la mise en place d’une commission parlementaire mixte française et algérienne ou d’une commission mixte d’historiens pour préparer les gestes politiques nécessaires à l’apaisement des mémoires », et suggère que le gouvernement français prenne l’initiative de reconnaître certains faits occultés pour parvenir à une « juste mémoire » de la guerre d’indépendance partagée entre la France et l’Algérie, ce qui « permettrait le passage de mémoires partagées à une mémoire commune ». Cette juste mémoire « nécessite des coopérations entre historiens français ayant un devoir d’histoire et non de mémoire pour élaborer ensemble des vérités à partir de questionnements communs, ce qui permettrait de mettre un terme aux trous de mémoire de la mythologie nationale algérienne (...) mais aussi à ceux de la mémoire française de la guerre d’Algérie ». C’est là une noble utopie, mais comment croire à sa réalisation tant que l’Etat algérien n’aura pas renoncé au rôle que lui attribue l’article 62 de la Constitution amendée en novembre 2008, celui d’« œuvrer à la promotion de l’écriture de l’histoire et de son enseignement aux jeunes générations » ? Or le ministre algérien des Anciens Moudjahidine, Tayeb Zitouni, n’a pas caché que, même si un jour la France demandait pardon pour ses crimes, l’Algérie ne les lui pardonnerait jamais parce qu’ils sont impardonnables.

Le livre d’Emmanuel Alcaraz n’en reste pas moins un travail d’historien d’une valeur incontestable, qui permet d’espérer pour la suite une grande œuvre encore plus accomplie.

Guy Pervillé.

CORRIOU Morgan et OUALDI M’hamed (Textes édités par ), Une histoire sociale et culturelle du politique en Algérie et au Maghreb . Etudes offertes à Omar Carlier. Paris, Editions de la Sorbonne, juillet 2018, 531 p, ISBN : 979-10-351-0077-3, 35 euros.

Avec des textes de Habib Belaïd, Kmar Bendana, Hocine Benkheira, Olivier Bouquet, Myriam Boyer, Raphaëlle Branche, Corinne Cauvin-Verner, Morgan Corriou, Charlotte Courreye, Karima Dirèche, Ali Guenoun, Didier Guignard, Mohammed Hachemaoui, Jan C. Jansen, Augustin Jomier, Annick Lacroix, Claire Marynower, Catherine Mayeur-Jaouen, James Mac Dougall, Alain Messaoudi, Amar Mohand-Amer, M’Hamed Oualdi, Caroline Piquet, François Pouillon, Malika Rahal, Ouanassa Siari-Tengour, Sylvie Thénault, Elise Voguet, illustrés pour certaisn d’entre eux par des photographies en noir et blanc. Suivent une liste des travaux et publications d’Omar Carler et une liste de ses directions de travaux.

Ce gros volume appartient au genre classique des Mélanges offerts à un historien prenant sa retraite, notre collègue Omar Carlier, après une longue carrière commencée en Algérie de 1969 à 1994 et continuée à Paris VII de 1995 à 2012, voire jusqu’en 2016 pour les jurys de thèses. Il se singularise au début par la présence d’une importante contribution du destinataire lui-même revenant sur son itinéraire (« Devenir historien de l’Algérie », pp 9-36), et à la fin par celle d’une amusante parodie d’article scientifique (« Epistémologie du bœuf en daube : un paradigme anthropologique », par Corinne Cauvin-Verner et François Pouillon). Mais surtout, il présente à ses lecteurs un très riche éventail de contributions classées en quatre parties thématiques reflétant les diverses dimensions méthodologiques des travaux d’Omar Carlier.

La première, intitulée « Lieux, habits et rituels du politique », rassemble des articles consacrés pour la plupart à des aspects très particuliers de la vie de l’Algérie ou du Maghreb à l’époque précoloniale (comme le texte d’Elise Voguet : « Le peuplement du Touat au XIVe-XVIe siècle : mémoire locale de lignages au sein d’un espace socio-culturel connecté ») et surtout coloniale. C’est le cas des contributions de Jan C. Jansen (« L’espace urbain, le symbolique et l’avenir de la colonie : l’histoire de la statue du duc d’Orléans à Alger (1845) »), de Myriam Boyer (« Le pouvoir sur scène en situation coloniale : l’exemple des voyages présidentiels en Algérie sous la IIIe République ») , d’Annick Lacroix (« Résistances, jeux d’enfants et modernité détournée : les dégradations du matériel télégraphique et téléphonique dans l’Algérie colonisée (fin XIXe siècle-années 1930) », de Claire Marynower (« Quand prendre la rue, c’est subvertir l’espace colonial :

Le cas oranais (années 1920-1930 »), de Didier Guignard (« Une polysémie vestimentaire dans l’Algérie rurale de l’entre-deux guerres »), de Charlotte Courreye (« Le ‘alim, de la bibliothèque à la boutique », d’Augustin Jomier (« Au cimetière. Un espace vernaculaire dans le Maghreb colonial »). Ou enfin dans le Maghreb post-colonial, comme l’article de Morgan Corriou, « A quoi rêvent les cinéphiles tunisiens ? ‘Effervescence citoyenne’ au ciné-club dans le mitan des années 1970 ». Mais on peut aussi se demander si la contribution unique en son genre de Habib Belaïd : « Eléments pour une histoire de l’énergie en Tunisie pendant la période coloniale (1894-1954) » n’aurait pas été mieux placée dans cette première partie que dans la deuxième.

En effet, la deuxième partie intitulée « le Maghreb en débats entre les empires, les revues et les arts » présente le cas algérien dans des cadres plus larges. C’est le cas notamment de la contribution d’Olivier Bouquet (« Quand le cahoua redevient cahvé. Histoire ottomane de la Régence d’Alger, historiographie anticolonialiste turque et néo-ottomanisation du Maghreb ») qui étudie les interférences entre l’histoire et la politique turques en remation avec le Maghreb d’une manière particulièrement stimulante. Ou de celle de Mohammed Oualdi qui pose la question « Les Maghrébins étaient-ils encore porteurs de l’universel au XIXe siècle ? Gens d’Alger et de Tunis au carrefour des empires ottomans et coloniaux ». Les articles suivants ont des contenus plus spécialisés et plus variés. Celui de James Mac Dougall (« The space of sovereignty, the shape of exile : Territory and movement in French Africa ») évoque plusieurs cas de mouvements forcés entre divers territoires de l’empire français imposés à des personnes jugées indésirables par les autorités coloniales. Ceux de Kmar Bendana (« Revues tunisiennes entre passé et présent ») et de Caroline Piquet (« Etre égyptien : représentations et controverses d’intellectuels dans l’Egypte de l’entre deux guerres ») sont des exemples d’histoire culturelle appliquée à un seul pays, alors que celui d’Alain Messaoudi (« Au croisement des cultures savantes et des cultures populaires : Baya et l’art des autodidactes dans le Maghreb des années 1945-1960 ») s’inscrit dans un cadre comparatif.

Mais les deux dernières parties éclairent l’histoire politique de l’Algérie d’une manière beaucoup plus cohérente. La troisième illustre l’« histoire sociale et culturelle de la guerre d’indépendance en Algérie » par une succession d’études remarquables : celles d’Ali Guenoun (« Des ‘intellectuels’ et l’idée nationale : parcours du ‘groupe de Ben-Aknoun »), d’Amar Mohand-Amer (« l’action armée de l’OS contre la poste centrale d’Oran (5 avril 1949) : événement, récits et mémoire »), de Ouanassa Siari-Tengour (« Le procès des militants de l’OS Bône-Annaba en juin 1951. Mythe et réalité »), de Sylvie Thénault (« Alger sous un autre jour : 1956-57, une ville en guerre »), de Catherine Mayeur-Jaouen (« ‘Urgence pour l’Algérie’, Vin nouveau, une revue d’étudiants catholiques contre la guerre d’Algérie (1955-1956) »), de Raphaëlle Branche (« Min Djibalina, une ‘signature impériale’ ? »), enfin de Malika Rahal (« Les fêtes de l’indépendance »). De même la quatrième et dernière partie apporte des réflexions précieuses sur « L’Algérie post-coloniale », avec les contributions de Hocine Benkheira(« La proclamation du 19 juin 1965 : observations sur le texte », qui compare les versions française et arabe), de Karima Dirèche (« Dette de sang et rente de guerre : quand l’histoire se sclérose »), et celle de Mohammed Hachemaoui (« Algérie : qui gouverne quelle communauté politique ? ») , réflexion incisive qui démontre que les organigrammes officiels, depuis l’assassinat d’Abane Ramdane en 1957 jusqu’à nos jours, camouflent les vrais détenteurs du pouvoir en Algérie.

Ainsi, ces Mélanges en l’honneur d’Omar Carlier sont beaucoup plus qu’un témoignage de reconnaissance de ses disciples envers le « shaikh Omar » : ils constituent un ensemble d’études dont les apports méritent d’être retenus par tous les spécialistes.

Guy Pervillé.

SIDI MOUSSA, Nedjib, Algérie. Une autre histoire de l’indépendance. Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj . Paris, PUF, février 2019, 328 p, ISBN : 978-2-13-081604-1, 22 euros. Bibliographie sélective, repères chronologiques, table des sigles, index des noms de personnes et table des matières.

Nedjib Sidi-Moussa, né en 1982 dans une famille d’origine algérienne fixée en France, a soutenu à la fin 2013 à Paris-I une thèse de sciences politiques intitulée « Devenirs messalistes (1925-2013). Sociologie historique d’une aristocratie révolutionnaire », dont ce livre est visiblement issu. Son approche du phénomène messaliste se démarque très nettement par sa méthode sociologique des très nombreuses publications de l’inlassable défenseur de la mémoire de Messali que fut Jacques Simon (1933-2019) - avec lequel il avait collaboré pour une publication de textes sur le MNA en 2008, mais qu’il critique sans ménagement (pp 43-45). En effet il rend leur juste place dans l’historiographie du messalisme aux historiens que celui-ci avait excommuniés, principalement Mohammed Harbi et Benjamin Stora. Le sujet de ce livre n’est pas seulement Messali-Hadj, fondateur déchu du nationalisme algérien, mais aussi ceux qui l’ont plus ou moins longtemps suivi ou s’en sont éloignés, en partant d’une étude approfondie des carrières des 39 membres présumés du Conseil national révolutionnaire désignés par le Congrès de Hornu (14-16 juillet 1954), parmi lesquels on trouve deux futurs membres du GPRA, Belkacem Krim et Mustapha Stambouli (p 18).

Après avoir retracé l’évolution de l’historiographie du messalisme, l’auteur étudie l’extraordinaire Congrès d’Hornu » organisé par Moulay Merbah, puis « les étapes d’un engagement nationaliste » à travers le cas de celui-ci. Les transactions entre messalistes et militants de la gauche française, dans l’entre-deux guerres puis après le déclenchement de la lutte armée par le FLN, sont retracées très attentivement. Les chapitres suivants analysent des aspects plus particuliers : les frontières de l’appartenance nationales illustrées par les relations changeantes avec la minorité juive, la fabrique puis la destruction du charisme de Messali Hadj, « le Père des nationalistes révolutionnaires », et même l’évolution des positions du MNA sur la place des femmes dans la Révolution algérienne. Enfin les deux derniers chapitres sont consacrés à la dislocation du MNA dans la période des négociations entre le gouvernement français et le GPRA, aboutissant à « des indépendantistes privés d’indépendance », puis à la progressive résurgence de la question messaliste après 1962.

Ce livre n’est donc ni un réquisitoire, ni une réhabilitation de Messali : il vise à faire comprendre l’évolution qui a conduit son parti, en quelques années, de l’apogée du messalisme à son éclatement. S’il a fait l’objet d’un véritable culte, distinguant ses derniers partisans des autres militants nationalistes qui ont fondé ou rejoint le FLN, il apparaît aussi comme de plus en plus contesté à l’intérieur même de son parti. En juin 1961, alors que la majorité du Bureau politique souhaitait maintenir des contacts avec le gouvernement français qui avait exprimé quelques mois plus tôt sa volonté de consulter le MNA, Messali préféra s’effacer derrière le GPRA. En réponse à Lamine Belhadi, qui rappelait que la majorité des participants au Congrès de Hornu avaient rejoint le FLN, il déclara que « ceux qui étaient partis à Tunis avaient eu raison, car le FLN était seul à défendre les véritables intérêts du peuple algérien, tandis que ses seconds s’étaient laissés corrompre par les Français ». Ce qui provoqua l’indignationd’unautremembredubureau,BabaAhmed : « Citant l’un après l’autre tous les responsables du parti qui avaient donné leur vie, abattus par le FLN pour la cause de Messali, il déclara que la position du chef du MNA était une désertion et une trahison et qu’il ne resterait pas une minute de plus à Gouvieux » (p 207). Ainsi ce livre de Nedjib Sidi-Moussa renouvelle profondément l’histoire du MNA.

Guy Pervillé.

RUSCIO, Alain, Les communistes et l’Algérie, des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 . Paris, La Découverte, février 2019, 661 p, ISBN : 978-2-348-03648-4, 28 euros. Avec table des matières, liste des sources d’archives publiques, associatives et privées, des témoignages oraux et écrits, bibliographie, sigles des mouvements et associations, notes et index.

Alain Ruscio, qui fut longtemps un militant et journaliste communiste, s’est fait connaître comme historien en étudiant les rapports entre les communistes français et la guerre d’Indochine de 1944 à 1954, dans une thèse dirigée par Jacques Thobie [1] et soutenue à Paris-I en 1984. Puis il a publié de nombreux livres sur des sujets plus larges en rapport avec la colonisation et les mentalités coloniales. Cet ouvrage est de nouveau une œuvre majeure, qui traite à fond un sujet particulièrement ardu : le rôle des communistes dans la lutte contre le système colonial algérien et contre la guerre d’Algérie de 1920 (date de la fondation du parti communiste SFIC - section française de l’internationale communiste) à 1962, date de l’indépendance. Il s’agit là d’une somme imposante, qui a la valeur d’une nouvelle thèse de fort bon aloi. Pourtant, en commençant sa lecture, on pouvait se demander dans quelle mesure l’auteur saurait prendre ses distances avec la tendance à l’apologie de l’action des partis communistes qui avait faussé le grand ouvrage publié en 1980 aux éditions Temps actuels par une équipe de journalistes communistes dirigée par Henri Alleg [2]. Or dès les premières pages, le lecteur peut être rassuré : l’auteur définit clairement sa volonté de prendre ses distances avec les partis-pris militants, qu’ils soient favorables ou défavorables au Parti communiste ; il rejette explicitement l’idée que le devoir d’un historien communiste serait de démontrer que le Parti a toujours raison, et il affirme qu’il faut « définitivement considérer le communisme comme un objet d’histoire ordinaire », en l’abordant avec une « exigence d’honnêteté intellectuelle ». Dans cet état d’esprit, il définit son sujet comme étant non seulement l’étude des appareils et des militants dits « orthodoxes » des partis communiste français et algérien, mais aussi de ceux qui se sont opposés à leurs lignes officielles et qui ont été exclus, en opérant un va et vient permanent entre les deux rives de la Méditerranée.

L’auteur étudie donc son sujet en suivant un plan chronologique divisé en trois grandes parties, qui présentent successivement « un parcours non linéaire : les communistes et l’Algérie, 1920-1954 », puis « des communistes en guerre d’Algérie, 1954-1956 », et enfin « des communistes en guerre d’Algérie, 1957-1962 ». A l’intérieur de chacune alternent des chapitres consacrés à l’évolution des positions communistes en France et en Algérie, qui tendent à s’éloigner d’abord imperceptiblement à partir de la fondation du PCA en 1936, puis beaucoup plus nettement à partir de la décision prise par la direction du PCA en mai 1955 de s’engager dans la lutte pour l’indépendance, ce qui le conduisit à être interdit par le gouvernement français en septembre 1955. Plutôt que d’examiner en détail le contenu de tous ces chapitres, extrêmement riches, il vaut mieux analyser la conclusion de l’auteur, avant d’en souligner les limites.

Cette conclusion (pp 541-552) pose la question : « les communistes ont-ils été « bons par rapport à eux-mêmes ? » suivant une formule inspirée de Louis Aragon. Et la réponse que lui propose l’auteur est particulièrement complexe. Il l’élabore dialectiquement en trois temps, identifiés par trois sous-titres. Le premier est une interrogation : « quel bilan des résistances au colonialisme et à la guerre d’Algérie ? » Il apparaît incontestable que les masses populaires encadrées par le parti communiste ont toujours été beaucoup moins sensibles à la dénonciation des injustices et répressions colonialistes qu’à la défense de leurs intérêts matériels immédiats. Ce fait a été maintes fois dénoncé par les militants nationalistes, par des intellectuels tiers-mondistes comme Frantz Fanon rallié au FLN, par des militants communistes intransigeants comme Robert Bonnaud. Les journalistes gauchistes Hervé Hamon et Patrick Rotman en ont tiré les conséquences logiques en 1979, en intitulant « La Résistance française à la guerre d’Algérie » le livre dans lequel ils ont reconstitué l’action des mouvements groupusculaires qui ont voulu traduire en actes concrets leur solidarité avec la juste cause du FLN non satisfaite par l’attitude trop prudente du Parti communiste. Mais l’auteur conteste le choix d’exclure de cette résistance la masse des militants qui, durant tant d’années, ont persévéré à diffuser la propagande de leur parti pour la « paix en Algérie » et même pour le droit du peuple algérien à son indépendance.

Dans un deuxième temps, il met en valeur « l’activité communiste : une résistance à la guerre d’Algérie ». Il rappelle en effet que « les militants communistes furent les premiers Français, dès septembre 1955, à descendre dans la rue pour dénoncer la guerre, et il cite Pierre Vidal-Naquet, intellectuel engagé s’il en fut : « Quelles qu’aient été les hésitations du parti, la mollesse dont il a fait preuve, c’est tout de même dans la presse communiste que l’on trouve l’information la plus continue sur la répression du mouvement national ». Il distingue la persévérance de la propagande communiste et la modestie de ses effets qui ne permet pas de la condamner. Et il conclut : « Envers et contre tout, le PCF resta malgré tout la seule force nationale capable, non certes de retourner l’opinion, mais de battre en brèche l’’édredon d’indifférence’ dont parlait Pierre Vidal-Naquet ».

Enfin dans un troisième temps, il reconnaît « la faille : l’impensé du rôle des mouvements de libération nationale ». Il admet alors avoir été, tout au long de son étude, « en permanence ballotté entre respect, irritation et désolation ». Respect « pour deux ou trois générations de militants qui, sous quatre régimes (...), ont bataillé ferme pour dénoncer la ‘situation coloniale’, n’ont jamais compté leur temps pour combattre les injustices et le racisme, ont été les premiers à organiser les colonisés, en France et en Algérie », et à affronter la répression au risque de leur liberté et de leur vie. Mais également « irritation contre des va-et-vient dans l’appréciation du fait national algérien, des errements (le grand tournant du Front populaire, l’attachement tardif à l’Union française, le trop fameux vote des pouvoirs spéciaux), des retards (‘nation en formation’) des analyses horrifiantes (massacres du Constantinois), des hésitations dans le vocabulaire, des comportements ‘fraternalistes’ blessants ». Et enfin, « désolation devant une impression de gâchis : tant de sacrifices pour abouti de facto à une élimination de toute influence dans la vie du pays (PCA), à l’échec manifeste de l’internationalisme, greffe en ét at de perpétuel rejet (PCF) ».

Ce constat désespérant est en effet très lucide, même si l’auteur se garde du désespoir en rappelant que les deux partis communistes furent bien les seuls à « appeler continûment les choses par leur nom : d’abord, avant 1954, une ‘féroce exploitation’, ensuite ‘une guerre coloniale’ ». Mais il ne se satisfait pas de constater que les communistes ont été meilleurs que les autres. Reprenant le jugement d’un opposant très sévère, René Dazy, il estime qu’il ne s’agit pas de nier que le rôle du PCF a été globalement positif, mais de se demander : « a-t-il fait tout ce qu’il fallait faire ? », et il ne peut répondre que par la négative, cela pour deux raisons. D’abord, sur le plan intérieur : à force de se vouloir l’éducateur des militants, des sympathisants, du peuple, il est resté toujours « un pas en avant » de celui-ci, mais au risque de se couper des éléments les plus combatifs. D’autre part, sur le plan international : à une époque où les masses du Tiers monde devenaient des acteurs de premier plan, le PCF est resté prisonnier d’une vision périmée : « dans le monde, au cœur du mouvement, l’Union soviétique et le mouvement communiste international, aux marges, les mouvements de libération nationale ; en France, la lutte du prolétariat avec à sa tête son parti communiste, au ‘centre’ entraînant la libération de la ‘périphérie’ coloniale ». Et cela au moment où « Ho-Chi-Minh et ses camarades, tout en remerciant le peuple français de son aide, ne l’avaient pas attendu pour reconquérir l’indépendance du Vietnam ».

Mais, si Alain Ruscio a bien émancipé son jugement personnel par rapport aux consignes de son ancien parti, il n’en reste pas moins captif de présupposés politiques qu’il ne remet pas en question, comme on le voit par exemple à la page 519, où il écarte dédaigneusement la recherche des causes de l’extrême brutalité de la répression policière de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris, comme si elle ne présentait aucun intérêt [3]. Il donne ainsi l’impression de s’être arrêté à mi-chemin entre la mémoire communiste partisane et une vision totalement historique. Et c’est pourquoi ses analyses suscitent des objections qu’il convient de formuler ici, même rapidement.

D’abord, Alain Ruscio souligne à juste titre l’importance et la difficulté du choix que durent faire faire les communistes de soutenir des mouvements islamo-nationalistes dans leur lutte anti-impérialiste en oubliant l’athéisme marxiste : il aurait été bon de souligner les conséquences à long terme d’un tel choix.

D’autre part, il reproche au Parti communiste SFIC (Section française de l’Internationale communiste) d’avoir abandonné son anti-impérialisme de principe à partir de 1935 sous le prétexte que, selon Lénine, « le droit au divorce n’est pas l’obligation de divorcer ». Mais il n’observe pas que cette évolution fluctuante était elle-même une conséquence des oscillations de la politique du Komintern et de celle de l’URSS, passant de l’anti-impérialisme initial (1920-1935) à l’anti-fascisme des Fronts populaires, puis revenant à l’anti-impérialisme au temps du Pacte germano soviétique (août 1939-juin 1941), avant de revenir à la grande alliance anti-fasciste de 1941 à 1945 puis à l’anti-impérialisme de la doctrine Jdanov à partir de septembre 1947.

Alain Ruscio analyse ensuite avec précision le grand revirement de la politique du PCA et du PCF envers le nationalisme algérien musulman après la répression de mai 1945, qu’ils avaient d’abord justifiée en faisant des « pseudo-nationalistes » les instruments d’un « complot fasciste » avant de dénoncer la répression elle-même comme fasciste. Il montre comment le PCA a réussi à rassembler des Algériens de toutes origines dans le parti et dans son électorat en prônant la réalisation d’une nation algérienne multiraciale. Mais à partir de novembre 1954, le PCA a décidé d’aider le FLN puis d’entrer dans la guerre - au risque de provoquer sa dissolution par le gouvernement français en septembre 1955 - et de rechercher une alliance avec le Front en maintenant officiellement sa propre conception de la nation algérienne ouverte à tous, mais en abandonnant de fait les Européens à leur sort.

Quant au PCF, il a prudemment limité son soutien politique à la lutte du peuple algérien pour la « paix en Algérie » et pour le droit à l’indépendance, parce qu’il voulait éviter à la fois son interdiction par le gouvernement français - notamment par le vote qui lui fut tant reproché des pouvoirs spéciaux en mars 1956 - et son isolement par rapport à la masse des ouvriers de France, au risque de provoquer le départ de militants intransigeants vers les réseaux de soutien au FLN. Mais Alain Ruscio néglige un troisième facteur important : la méfiance constante de la direction du PCF envers les dirigeants du FLN, auxquels ils reprochaient de ne pas être communistes, contrairement à ceux du Vietminh durant la guerre d’Indochine [4].

Il serait très injuste de reprocher à Alain Ruscio de ne pas avoir pris suffisamment de distance envers la mémoire communiste à laquelle il est encore visiblement très attaché. Son livre n’en est pas moins une étude fondamentale qui apporte un très grand nombre de mises au point utiles sur des faits controversés et qui est un progrès considérable par rapport à l’histoire trop apologétique publiée il y a près de quarante ans par l’équipe de Henri Alleg. Et l’on ne peut qu’approuver la sévérité de ses remarques désabusées citées plus haut sur la faiblesse de l’héritage laissé par les communistes d’Algérie et de France : « tant de sacrifices pour aboutir de facto à une élimination de toute influence dans la vie du pays (PCA), à l’échec manifeste de l’internationalisme, greffe en état de perpétuel rejet (PCF) ».

Les communistes français et algériens ont joué assurément un rôle majeur dans l’histoire de l’Algérie contemporaine, mais sans jamais pouvoir la maîtriser. Comme des apprentis sorciers, ils ont créé le nationalisme algérien musulman, au bout de plusieurs années d’efforts (1920-1927), mais aussitôt après l’avoir engendré sous la forme de l’Etoile-Nord-Africaine, ils ont tenté de le garder sous leur contrôle, sans y réussir, en excluant de leur parti Messali Hadj ; puis ils ont rompu avec son mouvement à deux reprises, en 1936-37 et en 1943-1945, et ont tenté deux fois de se réconcilier avec lui, en 1939-1941 et à partir de 1946. Comme si, après avoir mis le train en marche, ils avaient hésité entre tenter de l’arrêter et lui courir après pour le rattraper. De 1946 à 1954, ils ont enfin cru avoir trouvé une voie moyenne permettant de concilier les aspirations des deux populations dans lesquelles le Parti était le seul à pouvoir recruter simultanément ; mais dès 1955, il leur fallut choisir entre le soutien à la lutte armée du FLN et la défense de la population européenne. Le PCA fit le premier choix, mais sans jamais le reconnaître publiquement. Quant au PCF, par sa politique ambiguë, il réussit l’exploit d’acccumuler les haines des deux côtés, celle des ultras de l’Algérie française et celle des nationalistes musulmans algériens.

Guy Pervillé.

KHALFOUN Tahar (dir.), Mélanges en l’honneur de l’historien Gilbert Meynier. Paris, L’Harmattan, octobre 2019, 272 p, ISBN : 978-2-343-17016-9, 28 euros.

Ce volume est préfacé par le maître d’œuvre de ces Mélanges, le juriste Tahar Khalfoun, qui avait collaboré avec Gilbert Meynier dans plusieurs publications, et il se conclut sur une présentation de l’œuvre de celui-ci en moins de cinq pages. Il se divise en trois parties. La première propose des témoignages sur la vie et le parcours de l’historien. La deuxième présente des comptes rendus et analyses de livres inspirés plus ou moins directement par certains de ses travaux. La troisième enfin est consacrée à des recherches et essais consacrés à des « réflexions générales dans l’Algérie coloniale et au-delà ».

La première partie dresse un portrait du défunt à travers les témoignages de son camarade d’études lyonnais Jean-Louis Salètes (« L’étudiant Gilbert Meynier »), de ses enfants Hèlène et Pierre-Antoine (« Pierrette et Gilbert : même la mort n’a pu les séparer »), de son ami Tahar Khalfoune (« Gilbert Meynier : grand serviteur de l’histoire »), et du sociologue Abdelhafid Hammouche (« Gilbert Meynier : l’attachement aux deux rives »). Puis la deuxième revient sur certains livres ou sur certains thèmes éclairés par ses travaux, à travers les contributions de Fatma-Zohra Guéchi (« L’Algérie et la France : deux siècles d’histoire croisée »), de Lahouari Addi (« L’Algérie révélée : une œuvre majeure de l’historien Gilbert Meynier »), de Ahmed Henni (« L’Algérie révélée, la guerre de 1914-1918 : naissance du nationalisme algérien moderne »), de Sylvie Thénault (« L’Algérie du FLN, c’est la résistance ? »), et de Natalya Vince (« Le FLN et les femmes, de l’histoire intérieure du FLN et au-delà »). Mais les contributions les plus nombreuses et les plus développées se trouvent dans la troisième partie.

Cette dernière partie est aussi la plus diverse. La contribution de Mohammed Harbi, intitulée « Pour une conscience historique commune », lui sert d’introduction générale. Celle de Dalila Aït-el-Djoudi (« La guerre d’Algérie, l’obéissance et la désobéissance comme enjeux ») aurait pu prendre place aussi bien dans la deuxième partie parce qu’elle exprime une réflexion menée en commun avec Gilbert Meynier à partir de sa thèse. D’autres communications traitent, comme c’est le cas le plus courant dans les Mélanges, des sujets particuliers sans référence explicite à leur destinataire, comme celle d’Alain Ruscio (« L’Algérie (française) vivra-t-elle ? Le sabordage du plan Blum-Viollette (1936-1938), étape majeure vers la guerre d’indépendance »), et celle d’Omar Carlier (« La khâgne d’Alger et le devenir d’une élite intellectuelle ‘locale’ à l’automne de la colonisation (1929-1962) ») - qui par ses dimensions et par celles de ses notes est comme un livre dans le livre - ; ou encore celles d’Ali Guenoun (« ‘L’Algérie libre vivra’, une brochure dans un débat conflictuel sur la nation algérienne en 1949 ») et de Ouanassa Siari-Tengour ( « Le courrier Abane Ramdane-Lakhdar Bentobbal, septembre 1956-janvier 1957 »). Celle de Jean-Paul Cazes et Pierre Guichard, « Des poteries kabyles et des femmes dans l’Algérie coloniale », illustré par 9 pages de photographies, relève de l’ethnographie. Plus difficile à classer est celle de Jean-Charles Jauffret (« Lambèse, quartier général de la IIIe Legio Augusta ») qui présente un extrait de ses carnets de voyage en rappelant une conversation avec Gilbert Meynier sur un sujet tabou de l’histoire algérienne : « Trop souvent envahie, l’Algérie a-t-elle été une fois dans son histoire heureuse et en paix ? Indéniablement, la réponse est claire : à l’époque romaine (...) », et en constatant que « la principale richesse encore très mal exploitée de ce pays beau et farouche, c’est son passé, éblouissant avant l’islam, que l’Etat policier et le conformisme d’une société livrée à un islam rétrograde et inquisiteur ont relégué à un oubli qui confine à l’autisme ».

Mais les deux textes les plus éclairants et les plus stimulants de ce volume sont la contribution de Daniel Rivet, « Du clash des civilisations au choc des incultures : comment en est-on arrivé là ? », et celle de Tahar Khalfoun, « Réforme de l’islam : réformateurs ou réhabilitateurs ? », réflexion méthodiquement conduite et particulièrement convaincante qui mérite d’être lue et méditée. Par ce texte et par l’ensemble de cette publication, celui-ci a bien servi la mémoire de son ami Gilbert Meynier.

Guy Pervillé.

LE DOUSSAL (Roger), La « mission C ». Alger, décembre 1961-juin 1962. De Gaulle contre l’OAS, histoire d’une répression. Paris, Fauves Editions, mai 2020, 557 p, ISBN : 979-10-302-0337-0, 30 euros. Avec table des sigles, index des noms cités, sources, 25 documents en annexe, et table des matières.

Roger Le Doussal est connu depuis 2011 pour ses remarquables Mémoires [5], œuvre d’un commissaire des renseignements généraux qui fit son apprentissage en Algérie de 1952 à 1962, et ayant en même temps la valeur d’une étude historique parce qu’il avait accompagné son récit d’une relecture attentive de tous les documents rédigés ou consultés à l’époque. Il confirme sa qualité d’historien en publiant en quelque sorte une suite de ces Mémoires : l’histoire de la « mission C » envoyée de Paris sous les ordres du commissaire Michel Hacq pour combattre l’OAS en décembre 1961 et qui accomplit sa tâche avec un succès croissant jusqu’en juin 1962. Il fonde son étude sur la lecture de nombreuses sources d’archives et de nombreux témoignages ou travaux historiques, notamment le livre de Jean-Jacques Jordi [6] qu’il corrige en distinguant soigneusement les méthodes légalistes de la mission C et celles des « Barbouzes » arrivés au même moment (qui recouraient au contre-terrorisme, à la torture et à des contacts avec le FLN).

Sa démonstration est soigneusement organisée en trois parties chronologiques : - « La lutte anti-OAS avant le 5 décembre 1961 : six mois de perdus ? » ; - « La mission C du 5 décembre 1961 au 19 mars 1962 : cent jours, deux périodes » ; - « La mission C du 19 mars au 27 juin 1962 : une nouvelle donne pour trois mois d’histoire », chacune subdivisée en plusieurs chapitres. Chaque partie est ouverte par une introduction détaillée, et chaque chapitre précédé d’un encadré qui résume l’essentiel de son contenu. On y voit notamment que la part de l’OAS était majoritaire dès janvier 1962 dans le bilan des victimes du terrorisme et pas seulement dans le nombre des attentats - contrairement à ce que j’avais écrit en me fondant sur un document du 2ème bureau tiré des archives Vitalis Cros et communiqué par le général Maurice Faivre [7]- et qu’elle a fortement augmenté jusqu’en mai 1962. Mais on y voit aussi l’action de la Zone autonome d’Alger (ZAA) refondée le 1er avril 1962 par le commandant Si Azzedine - envoyé de Tunis à Alger par le GPRA en janvier 1962 pour venir à bout de l’OAS - qui commença par retenir les représailles spontanées de la population contre le terrorisme provocateur de celle-ci, avant de riposter par un « terrorisme silencieux » (expression due à Jean Monneret) en recourant à des enlèvements massifs de civils à partir du 15 avril, puis de rompre ouvertement le cessez-le-feu à partir du 15 mai.

Les jugements de l’auteur sur les actes des uns et des autres se veulent strictement impartiaux, et il le prouve dans son annexe 9 où il commente « un exemple des terrorismes croisés OAS et FLN, tels que vécus au jour le jour du 1er au 15 janvier 1962 » : « Il était devenu patent que, neuf fois sur dix, les deux terrorismes agissaient au hasard. Depuis Tunis, le FLN disait qu’il tuait des OAS : c’était faux. Son objectif était de montrer, avant les pourparlers, sa détermination intacte et, accessoirement, d’éliminer les européens de ‘ses’ quartiers. De même l’OAS disait tuer des FLN : c’était faux. Elle aussi voulait montrer sa puissance et elle baptisait FLN le petit peuple musulman qu’elle avait sous la main, dans les quartiers européens ou mixtes. Et même quand il s’agissait d’attentats ‘ciblés’, le renseignement de base était souvent rumeur » (p 523). Sans oublier de critiquer la différence de traitement appliquée à ces deux terrorismes par le gouvernement français, qui donna la priorité absolue à la répression contre l’OAS, comme le prouve la lettre du président de la République à son Haut-Commissaire Christian Fouchet datée du 23 mars 1962 et reproduite sur la couverture : « La question capitale qui se pose à présent est de maîtriser Alger et Oran. Cela veut dire qu’il y faut un dispositif militaire tel que tout coup de force ou attentat de l’OAS soit immédiatement écrasé sur place, de jour et de nuit, où que ce soit, et que les auteurs soient aussitôt passés par les armes ».

Le livre de Roger Le Doussal démontre que le comportement de la mission C ne fut pas aussi impitoyable. Mais aussi que l’auteur a su garder son indépendance d’esprit et sa liberté de jugement envers tous les acteurs du conflit.

Guy Pervillé.

[1] Jacques Tobie est décédé le 10 avril 2020 à l’âge de 91 ans.

[2] La guerre d’Algérie, sous la direction de Henri ALLEG, par Henri Alleg, Jacques de Bonis, Henri J. Douzon, Jean Frère, Pierre Haudiquet. Paris, Temps actuels, 1981, 3 tomes. Voir mon compte rendu critique dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord 1981, pp 1182-1186, et sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=145 .

[3] « Le 5 octobre 1961, en riposte à des assassinats de policiers dans la rue - c’est en tout cas comme cela que les faits sont présentés - un Conseil des ministres restreint se réunit sous la présidence du Premier ministre Michel Debré », et décide un couvre-feu visant les Algériens qui vivent en région parisienne.

[4] Je me propose de développer ces critiques dans un compte rendu plus détaillé que je placerai sur mon site http://guy.perville.free.fr .

[5] Roger Le Doussal, Commissaire de police en Algérie (1952-1962). Une grenouille dans son puits ne voit qu’un coin du ciel. Editions Riveneuve, Paris, 2011, 948 p. Cf mon compte rendu : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=279 .

[6] Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat. Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie. Paris, Editions SOTECA, octobre 2011, 200 p. Cf mon compte rendu : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=265 .

[7] Cf G. Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire, 2018, p 351 et note 14 p 373).



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