Réponse à Thierry Leclère (2010)

dimanche 3 octobre 2010.
 
Ce texte est ma réponse à une mention désobligeante de mes prises de position au sujet du film « Hors-la-loi » de Rachid Bouchareb, que le journaliste Thierry Leclère vient de faire dans le n° 3167 du magazine Télérama daté du 25 septembre au 1er octobre 2010, à l’intérieur de son article intitulé « Pourquoi la droite réhabilite le colonialisme » (voir dans ce numéro, pp. 47-48, et sur le site http://www.telerama.fr/idees/pourquoi-la-droite-rehabilite-t-elle-le-colonialisme,60517.php).

Après avoir pris position sur mon site dans le débat suscité par la projection au festival de Cannes du film Hors-la-loi, film franco-algérien de Rachid Bouchareb, j’avais accordé un entretien téléphonique au journaliste Thierry Leclère, de Télérama, sur sa demande, il y a déjà plusieurs semaines. Une heure de discussion avait, du moins je le croyais, été utile pour clarifier les raisons de mes jugements désavouant ceux publiés d’abord par Yasmina Adi et plusieurs historiens sur Lemonde.fr le 5 mai 2010 [1], puis par Séverine Labat dans Le Monde des 27 et 28 juin 2010 [2]. Je savais que mes propos seraient utilisés par ce journaliste dans un article à paraître au moment de la sortie du film en salle, mais je n’imaginais pas quel usage il en ferait. En fait, il ne les a même pas cités, mais il s’est permis de me cataloguer de façon injurieuse parmi les auteurs qu’il croit devoir qualifier de « néoconservateurs » et de « révisionnistes » : « Cinquante ans après les indépendances, c’est donc tout un discours néoconservateur de réhabilitation de l’entreprise coloniale, très charpenté, avec ses relais médiatiques et ses auteurs fétiches (Daniel Lefeuvre, Guy Pervillé, Pascal Bruckner, etc.), qui a imposé son magistère, face à une gauche intellectuelle absente, tétanisée. Une gauche incapable de rétorquer à cette lame de fond révisionniste qui avance, façon Éric Zemmour, en thuriféraire du « politiquement incorrect ». (...) »

J’ai été très surpris d’apprendre que j’avais « imposé mon magistère », mais surtout choqué de me voir ainsi cataloguer, alors que je n’ai jamais tenté d’imposer la moindre position politique à qui que ce soit. Le seul but de mes publications est de faire avancer la connaissance historique, et pour cela de corriger les erreurs que je crois pouvoir discerner. Si donc je pratique un certain « révisionnisme », c’est uniquement dans la mesure où l’histoire n’est pas un dogme intangible, mais un chantier en perpétuel renouvellement par la critique et la « révision » des erreurs. C’est seulement dans cette perspective-là que l’on peut, bien entendu, discuter ou même contester les opinions que je crois devoir exprimer, et les erreurs que je peux moi aussi commettre.

Dans ma discussion téléphonique avec Thierry Leclère, j’avais dû lui concéder l’imprudence que j’avais commise en prenant une position critique sur le film de Rachid Bouchareb sans avoir pu le voir, en me fiant à une analyse de son scénario [3]. Maintenant que j’ai pu voir ce film, je peux enfin exprimer mon jugement final, en toute franchise.


Mon opinion sur le film de Rachid Bouchareb

Je dois d’abord reconnaître que j’ai dû « réviser » mon jugement, de deux manières contradictoires. D’une part, j’ai trouvé le nouveau film de Rachid Bouchareb, sur le plan de la technique cinématographique, bien meilleur que le précédent. Je comprends bien que certains puissent le trouver bon, voire très bon, et je partagerais ce jugement favorable si ce film pouvait être considéré uniquement comme une œuvre de « fiction ». Mais en tant qu’historien, je dois aussi tenir compte de la qualité de l’image de la guerre d’Algérie qu’il peut donner à son public, notamment les jeunes qui n’ont pas vécu cette guerre, et tout particulièrement les jeunes d’origine algérienne vivant en France. C’est en effet ceux-ci que visent en priorité l’auteur et les principaux acteurs, qui sont citoyens français mais aussi algériens par leur ascendance. L’appui enthousiaste apporté à ce film par les autorités algériennes [4] (contrastant fortement avec leur jugement mitigé sur le film précédent, « Indigènes »), quelle que soit la part réelle de l’Algérie dans son financement, suffirait à prouver que celui-ci, présenté à Cannes en tant que film algérien, est bien ce qu’il déclare être.

Mais l’État algérien ayant une doctrine officielle qui ne correspond pas nécessairement à la vérité historique recherchée par les historiens dans les pays où la recherche historique est entièrement libre, on ne peut sous-estimer la question de la valeur historique de ce film, ni s’en débarrasser en le considérant comme une pure fiction. En effet, il apparaît à travers de nombreuses déclarations du réalisateur qu’il a voulu restituer la substance d’une vérité historique trop longtemps méconnue, tout en se prévalant de la liberté que revendiquent les romanciers par rapport aux faits, aux temps et aux lieux. La conciliation entre ces deux buts ne va pas de soi, et on peut même les juger contradictoires. Or le fait est que le début et la fin du film donnent l’impression d’un engagement total au service de la justification de la cause nationale algérienne, ce qui explique l’appui enthousiaste que l’Algérie lui apporte. Même s’il est vrai qu’à l’intérieur de ce film le scénario introduit des nuances très bien venues, en distinguant nettement les caractères des trois frères, et en reconnaissant la violence extrême des méthodes de lutte employées par le FLN et imposées par lui à la population qu’il entraîne de gré ou de force, la fin gomme toutes ces nuances pour laisser l’image d’une unanimité nationale scellée par la répression du 17 octobre 1961 à Paris et par l’euphorie des fêtes du 5 juillet 1962 en Algérie [5].

Un autre reproche qu’un historien peut lui faire, c’est l’incertitude qu’il laisse planer à tout instant en alignant, avec des repères de dates souvent discutables, des épisodes dont le spectateur ne sait jamais, à moins d’être un spécialiste de l’histoire de la Fédération de France du FLN, s’ils sont vrais, ou seulement vraisemblables par déplacement d’épisodes réels dans l’espace ou dans le temps, ou enfin purement imaginaires, et inspirés par les film de gangsters américains, pourtant étrangers au sujet [6]. En regardant le film, le simple spectateur ne sait jamais s’il voit une scène historiquement crédible, une demi-fiction ou une pure fiction.

Mais cet inconvénient resterait supportable s’il n’y avait pas, dès les premières minutes du film, une séquence capitale qui met en évidence l’impossibilité de concilier la liberté du scénariste et la réalité historique. Cette séquence, qui ne dure que sept minutes, prétend nous montrer la répression impitoyable de la manifestation nationaliste du 8 mai 1945 à Sétif. On y voit une foule compacte, avançant en criant des revendications nationalistes pacifiques, tomber dans un véritable guet-apens ; le commissaire de police, voulant arracher un drapeau algérien et tirant au révolver sur le scout musulman qui le porte, donne ainsi le signal de l’ouverture du feu par les policiers, les gendarmes, les soldats, et même des civils français tirant depuis les balcons. Ce massacre froidement prémédité se solde par des dizaines ou des centaines de cadavres alignés le long des rues, sans victime innocente du côté français.

Or cette scène terrible n’est pas vraie. Même si l’on tient compte de l’impossibilité pratique de résumer en sept minutes ce que les films de montage présentent en une heure, cela n’excuse pas la présentation d’un mythe comme une vérité historique. Et c’est pourquoi mon jugement final est beaucoup plus sévère que celui que j’avais porté auparavant sur le film de Mehdi Lallaoui et Bernard Langlois (1995) et plus récemment sur celui de Yasmina Adi (2008). En effet, cette œuvre de « fiction », mais qui sera sans aucun doute perçue comme la révélation d’une vérité historique trop longtemps cachée par une bonne partie de son public, effacera tous les repères qui permettent encore, difficilement, de différencier ces deux genres. En conséquence, la vérité historique sera remplacée par le mythe, et sera elle-même perçue comme mythique.

Que sait-on du « massacre de Sétif » ?

En quoi le massacre du début du film est-il une fiction mythique ? Sans pouvoir raconter ici toute l’histoire de l’idée insurrectionnelle dans l’Algérie coloniale, essayons de résumer brièvement l’essentiel. Une fraction du Parti du Peuple Algérien (PPA) a porté l’idée que les Algériens devaient se préparer à une insurrection dès le début de la Deuxième guerre mondiale, mais le refus allemand de lui fournir une aide réelle a voué ce projet à l’échec. La fin de cette guerre signifiait donc celle de la dernière occasion de rejeter la souveraineté française sur l’Algérie, et le PPA clandestin se trouvait confronté à un dilemme : laisser passer cette dernière chance de profiter de la guerre pour se révolter, ou tenter à tout prix une insurrection dans l’espoir d’une intervention étrangère, en prenant le risque d’une répression terrible. Les chefs du PPA étaient très divisés sur cette question, mais on croit savoir par les historiens Mohammed Harbi et Annie Rey-Goldzeiguer qu’en avril 1945 son chef interné dans le sud algérois, Messali Hadj, avait tenté de s’évader pour aller prendre la tête d’un gouvernement provisoire algérien [7]. Cette évasion échoua faute d’organisation suffisante, et Messali fut éloigné au Sahara puis au Congo. Le PPA clandestin, utilisant comme couverture et comme instrument de mobilisation les Amis du Manifeste et de la Liberté (AML, association fondée par Ferhat Abbas pour populariser sa revendication d’un État algérien autonome, fédéré à la France), organisa de grandes manifestations à l’occasion du 1er mai, puis le 8 mai à l’occasion de la capitulation allemande. Le 1er mai, il y eut quelques morts à Alger et à Oran [8]. Le 8 mai, les manifestations furent organisées dans de nombreuses villes de l’est et de l’intérieur. Presque toutes se déroulèrent sans incident parce qu’elles respectèrent l’interdiction de déployer des drapeaux algériens et des slogans nationalistes, sauf à Blida, à Bône, à Sétif et à Guelma. Dans les deux premières villes, l’autorité française rétablit l’ordre sans causer de lourdes pertes [9]. Mais à Sétif et à Guelma, la situation dégénéra, sans que l’on puisse pour autant confondre les événements de ces deux villes.

Distinguons soigneusement les étapes successives de ce processus insurrectionnel :
1- À Sétif, le matin du 8 mai, le sous-préfet Butterlin laissa commencer la manifestation nationaliste autorisée la veille. Quand les manifestants arborèrent des drapeaux et des pancartes nationalistes, contrairement aux conditions imposées et acceptées, vers 9 heures, l’intervention du commissaire de police pour tenter d’arracher ces emblèmes provoqua une réaction violente, dans laquelle furent tirés les premiers coups de feu, sans que l’on sache avec certitude qui les tira, et si le scout porteur du drapeau fut bien le premier tué. Aussitôt après, le « service d’ordre » de la manifestation, armé ou ayant récupéré les armes prélevées sur les manifestants (armes à feu, armes blanches ou bâtons), massacra plusieurs dizaines de Français tout en fuyant la ville. Au même moment, le colonel Bourdila mit aux arrêts le sous-préfet, et prit en main le rétablissement de l’ordre, mais sans excès de violence.
2- À partir de Sétif, l’insurrection se répandit dans toutes les directions, mais surtout vers le nord, jusqu’à la mer. Dans de nombreuses villes et villages de colonisation, ainsi que dans les campagnes, des Français furent attaqués et certains massacrés par des Algériens musulmans, au cri de « Djihad », jusqu’à ce que les troupes (en grande partie algériennes, marocaines ou sénégalaises) interviennent à leur secours. C’est alors que la violence de la répression succéda à celle de l’insurrection.
3- À Guelma, le sous-préfet Achiary, ancien résistant, fut informé du soulèvement de Sétif par un coup de téléphone du préfet de Constantine. Quand les AML se décidèrent à manifester, vers 17 h 45, il marcha à leur rencontre et dispersa les manifestants en tirant un coup de feu en l’air ; l’un des manifestants fut mortellement blessé par un policier indigène. Mais le lendemain 9 mai, des rumeurs d’insurrection commencèrent à arriver des villages voisins. Il y eut en effet douze Européens massacrés dans leurs fermes le 9 et le 10 mai. Le sous-préfet Achiary réagit énergiquement en armant une milice de plusieurs centaines de civils français, et en écartant l’autorité militaire de la ville. Cette milice procéda à des centaines d’arrestations. Se croyant encerclés et gravement menacés, les miliciens jugèrent et exécutèrent sommairement plusieurs centaines [10] de prisonniers musulmans, dans la ville et dans les villages voisins.

Il nous faut souligner les points essentiels qui distinguent le processus constaté par les historiens de la version partiale qui est reprise par le film. D’abord, l’attribution de la responsabilité du premier mort (à savoir, le scout musulman portant le drapeau nationaliste) au commissaire de police n’est pas incontestablement démontrée. Non seulement parce que les récits divergent, mais aussi parce que, suivant deux témoignages indépendants et concordants, le premier mort aurait été, deux heures avant l’affrontement autour du drapeau, le contrôleur français du marché, Gaston Gourlier, dont le cadavre ne fut retrouvé qu’après la fin de l’émeute [11]. D’autre part, si la manifestation devait être pacifique, et si son service d’ordre avait soigneusement récupéré toutes les armes apportées par des manifestants, on ne peut que s’étonner de l’usage très meurtrier que ce prétendu « service d’ordre » en a fait aussitôt après la bagarre autour du drapeau algérien, comme l’avait fait déjà remarquer en 1952 l’historien et militant socialiste Charles-André Julien dans son livre L‘Afrique du Nord en marche [12]. Au contraire, les soldats musulmans commandés par l’autorité militaire française ont fait évacuer sans violence le marché où s’était rassemblée la masse des manifestants [13]. Mais au départ de Sétif, il s’est propagé une véritable insurrection qui s’est immédiatement traduite par des assassinats de civils européens, fonctionnaires ou non.

Je dois pourtant signaler l’opinion divergente exprimée dans son livre Sétif, mai 1945, histoire d’un massacre annoncé par Jean-Louis Planche [14] : d’après lui, les premiers coups de feu auraient été tirés sur le cortège des manifestants par des Français d’extrême-droite voulant se venger du maire socialiste Deluca. Cette interprétation, confirmée par les rapports du consul britannique à Alger John Carvell [15], m’inspire a priori un certain scepticisme, tant elle paraît correspondre au schéma bien connu d’interprétation des événements par le complot [16] . Mais quand bien même elle serait dûment vérifiée, elle n’affaiblirait en rien le rôle central de l’insurrection partie de Sétif, événement capital - mais totalement escamoté par le film Hors-la-loi - sans lequel rien de ce qui a suivi ne se serait produit, y compris la répression absolument démesurée de Guelma.

En effet Guelma, ville située à 185 km à l’est de Sétif, a connu un processus tout différent. La manifestation du 8 mai, tardive, a été repoussée sans difficulté par le sous-préfet Achiary. Mais les deux jours suivants, des attaques visant des Européens dans les villages voisins ont semé la panique à Guelma, et provoqué la levée d’une milice, qui a arrêté, condamné et exécuté en dehors de toute légalité des centaines de musulmans. Contrairement à l’idée répandue par la gauche, la milice d’Achiary ne représentait pas « les fascistes », mais « la France combattante », c’est-à-dire la gauche résistante, y compris des communistes et cégétistes (qui furent ensuite exclus de leur parti ou syndicat) [17]. Le dernier épisode de ce processus tragique est resté au premier plan dans les mémoires, et il a effacé les précédents de la mémoire collective du nationalisme algérien. Les historiens ont le devoir de le reconnaître, mais aussi de refuser la confusion des lieux, le télescopage des étapes et l’exagération des bilans (qui restent néanmoins très déséquilibrés au détriment des musulmans).

Enfin, rappelons que le PPA clandestin, pour soulager les régions insurgées, donna un ordre d’insurrection générale pour le 24 mai, puis le décommanda parce que le risque d’une défaite totale était trop grand. Mais le contre-ordre arriva trop tard aux militants de Haussonvillers en Grande Kabylie [18], de Cherchell dans l’Algérois, et de Saïda en Oranie, où quelques actions isolées furent signalées.

Le bilan officiel enregistra une centaine de morts (et autant de blessés) français, parmi lesquels seulement douze morts dans les environs de Guelma, mais aucun dans cette ville, ce qui montre bien, comme l’a souligné Jean-Pierre Peyroulou, que l’insurrection fut bien réelle au départ de Sétif, mais pas à Guelma [19]. Au contraire, le nombre des victimes de la répression fut arbitrairement limité à 1.500 par le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, mais il ne convainquit personne à cause de la limitation à onze des victimes avouées de la répression à Guelma-ville, ce qui explique la rapide inflation des estimations proposées par des Français et par des étrangers aussi bien que par les nationalistes algériens et leurs soutiens arabes. Il n’y a pourtant pas la moindre preuve à l’appui du bilan de 45.000 morts que finirent par adopter les nationalistes algériens, sinon l’assonance (« les 45.000 morts de mai 1945 »). En réalité, contrairement à ce que beaucoup ont cru ou croient encore, il n’y a aucune preuve que le nombre des morts ait été supérieur à 10.000, voire à 5.000, nombre déjà énorme et sans précédent depuis la grande révolte de 1871. En l’absence de preuve, les historiens doivent prudemment préférer la sous-estimation à la surestimation, qui attise les ressentiments et les haines. Quant à la répression légale, elle fut limitée par la loi d’amnistie du 1er mars 1946, votée par l’Assemblée nationale constituante, qui permit la libération de presque tous les prisonniers. Mais des exécutions capitales de condamnés pour assassinat continuèrent jusqu’à la fin de l’année 1946 [20], et d’autres condamnés à perpétuité restèrent détenus en prison jusqu’en 1962 [21]. Selon Jean-Pierre Peyroulou, le colonel Halpert, procureur militaire, jugeait également nécessaire d’inculper les principaux responsables français de la répression de Guelma, et c’est le refus du ministre de l’Intérieur Le Troquer qui aurait poussé Halpert à se suicider le 15 février 1946, en sortant d’un entretien avec le ministre [22].

Une propagande incessante

Depuis lors, c’est la propagande du parti nationaliste PPA, puis celle du FLN, et enfin celle de l’État algérien indépendant, qui n’a pas cessé jusqu’à nos jours de répéter le nombre de 45.000 morts, et c’est la Fondation du 8 mai 1945, créée en mai 1990 par l’ancien ministre Bachir Boumaza, qui a lancé la revendication de repentance adressée à la France pour ce « crime contre l’humanité ». Cette revendication a été soutenue depuis mai 1995 par l’État algérien et présentée à la France en juin 2000 par le président Bouteflika. Le président Chirac espéra peut être éviter de la satisfaire en proposant la négociation d’un traité d’amitié franco-algérien en 2003, mais le vote de la loi du 23 février 2005 réhabilitant la colonisation française torpilla ce traité. Le candidat Nicolas Sarkozy fut le premier à repousser publiquement cette demande de repentance adressée à la France pour tous les crimes qu’elle a ou aurait commis en Algérie de 1830 à 1962 (et pas seulement en 1945). Le président Bouteflika semble y avoir renoncé, mais 125 députés de son Parlement ont déposé en février 2010 une proposition de loi réclamant le jugement de tous ces crimes (même ceux dont toutes les victimes et tous les auteurs étaient morts), heureusement non soutenue par le gouvernement algérien.

Tel est, rapidement résumé, le contexte dans lequel le film de Rachid Bouchareb doit être replacé si l’on veut comprendre la profonde indignation qu’il a soulevée parmi les anciennes victimes des insurrections nationalistes algériennes. Que son auteur en soit conscient ou non, il apparaît maintenant comme le principal instrument de cette revendication de repentance, et c’est pourquoi il a suscité des réactions qui dépassent de très loin celles que peut susciter habituellement un film controversé. Les Français d’Algérie se souviennent encore d’avoir été des victimes de la violence des insurgés, même s’il est vrai qu’à Guelma la répression a perdu toute mesure et toute justice. La mémoire des relations franco-algériennes doit impérativement être assainie, mais ce n’est pas en déformant la réalité historique de façon à transformer une insurrection manquée durement réprimée en un guet-apens exécuté de sang-froid que l’on y parviendra. Pour juger équitablement ce film, il faut tenir compte de tous ces éléments. Ses conséquences risquent d’être graves en renforçant le sentiment d’exil de nombreux jeunes franco-algériens qui se demandent pourquoi ils vivent en France et sont officiellement français. À moins que Rachid Bouchareb leur fournisse des réponses valables dans un troisième film, expliquant pourquoi leurs parents ont finalement choisi d’y rester, d’y revenir ou d’y venir après l’indépendance de l’Algérie [23]...

Cette affaire doit aussi nous inviter à réfléchir sur le rôle qu’a joué ou que n’a pas joué la presse française dans ces questions mémorielles, particulièrement depuis 1995. À plusieurs reprises, trois journaux se situant plus ou moins nettement à gauche (Le Monde, Libération, et L’Humanité) ont joué un rôle actif dans les campagnes d’opinion tendant vers une repentance de la France, même s’ils ne citaient jamais la revendication algérienne, qui est restée longtemps presque inconnue chez nous. Qu’on me permette de citer Le Monde, puisque j’y suis abonné de longue date. J’ai plusieurs fois signalé à l’un de ses responsables que les articles du journal, même ceux dont les auteurs paraissaient bien connaître l’Algérie, manifestaient une confusion flagrante entre l’histoire et une certaine mémoire, qui se distinguait de moins en moins de la mémoire officielle algérienne. Citant les estimations très élevées du nombre de victimes algériennes du 8 mai 1945 dans le Constantinois et du 17octobre1961à Paris publiées par Le Monde [24], j’avais déjà signalé qu’il était exposé à un « risque particulièrement important de déformation de la vérité historique par son souci de contribuer à une réconciliation franco-algérienne, réconciliation que je souhaite moi aussi de tout cœur mais que je ne crois pas possible dans les conditions actuelles ». Plus récemment, je lui ai fait part de ma réaction angoissée à l’éditorial du 21 mai 2010, intitulé « France-Algérie : le choc des mémoires, encore », dans lequel la direction du Monde prenait une position très nette en faveur du film de Rachid Bouchareb, en employant des expressions qui me donnaient à penser que le journal n’était pas en mesure d’arbitrer le conflit opposant le cinéaste franco-algérien à ses contradicteurs parce qu’il en partageait presque totalement la vision : « Dans cette petite ville (= Sétif) de la région du Constantinois, la répression de manifestations nationalistes algériennes - qui firent une centaine de morts dans la population française - prit des allures de massacre. L’armée et la police française ont tué des milliers d’Algériens - les chiffres vont de près de 2.000 à plus de 45.000 ; des dizaines de milliers d’autres ont été blessés. » Un peu plus loin : « La France, elle, a longtemps voulu occulter la tuerie de Sétif - un fait aujourd’hui avéré. » Et encore plus loin : « Les massacres de Sétif sont un fait historique ». Certes, ces déclarations se distinguent de la version officielle algérienne, qui est celle du film, par le fait que l’existence de victimes françaises est clairement rappelée. Mais parce que le processus historique réel de ces événements appelés globalement « le(s) massacre(s) de Sétif » n’est jamais détaillé (notamment la différence capitale entre Sétif et Guelma, dont le nom n’est même pas mentionné), le lecteur peut logiquement en conclure que ces pertes européennes, très inférieures à celles infligées aux « indigènes » par la répression coloniale, n’en sont qu’une conséquence logique, certes regrettable mais très secondaire, et finalement presque négligeable. Je concluais donc ainsi : « Je ne peux que vous confirmer mon inquiétude, de plus en plus forte, devant la manière qu’a Le Monde de rendre compte de la mémoire et de l’histoire algériennes, dans laquelle la première a clairement pris le dessus sur la seconde. Or j’estime que cette confusion est indigne d’un journal qui prétend encore être, me semble-t-il, un journal d’information avant d’être un journal d’opinion. »

Je ne veux pourtant pas conclure cette réponse à Thierry Leclère sans m’adresser à mes collègues historiens, pour leur demander s’ils ne voient pas le péril majeur auquel nous expose une situation dans laquelle la mémoire officielle algérienne, représentée aujourd’hui par le film de Rachid Bouchareb, serait perçue comme la vérité à laquelle les historiens travaillant en France devraient impérativement se soumettre, ou se démettre. N’est-il pas plus que temps de nous entendre enfin pour défendre les droits de l’histoire et des historiens dans un pays où ils ont été, longtemps, plus étendus qu’ailleurs ?

Guy Pervillé.

PS : J’ai essayé à quatre reprises, entre le 4 octobre et le 15 novembre 2010, d’obtenir un droit de réponse dans Télérama pour défendre le droit de ses lecteurs à une information objective : "Je vous informe que je viens de placer ma réponse sur mon site internet personnel, http://guy.perville.free.fr, qui se trouve sans difficulté en tapant mon nom sur Google. Je compte sur votre honnêteté pour permettre à vos lecteurs de juger par eux-mêmes la valeur de l’appréciation portée sur mon compte par votre reporter, et le fond du problème qui est l’appréciation que l’on a le droit de porter sur le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb". Mais je n’ai pas obtenu l’honneur d’une réponse. Je dois donc me résigner à l’idée que les règles les plus élémentaires de la politesse ne valent pas à mon égard.

Pour me consoler, il me reste à citer une critique élogieuse de mon Atlas de la guerre d’Algérie (publié en 2003, réédité et mis à jour en 2011) : « Ce lumineux atlas raconte la colonisation et la guerre en Algérie en une série de cartes absolument sidérantes. (...) La géographie au secours de l’histoire éclaire cette guerre comme vous ne l’avez jamais vue et lui donne des correspondances et des échos insoupçonnés. Ce travail exceptionnel, dirigé par Guy Pervillé, historien à l’Université de Toulouse-Le Mirail, a bénéficié du savoir-faire de la géographe-cartographe Cécile Marin, qui avait déjà réalisé, chez le même éditeur, le précieux Atlas des religions. Même sur des débats ouverts comme le chiffrage des victimes du conflit, les sources militaires, universitaires et privées, croisées ici avec la plus grande rigueur, font de ce précis un outil indispensable pour tous les passionnés de l’histoire franco-algérienne. »

Thierry Leclère, in Télérama , n° 2779, 16 avril 2003, p. 67.

Comme quoi la roche tarpéienne n’est pas loin du Capitole... Ai-je donc démérité à ce point ? Comprenne qui pourra.

[1] Voir sur mon site http://guy.perville.free.fr, rubrique Textes, « Réponse à Yasmina Adi » (nouvelle version complétée).

[2] Voir sur mon site http://guy.perville.free.fr, rubrique Textes, « Réponse à Séverine Labat ».

[3] Plus tard, j’ai pu lire le petit livre de Jean Monneret, La désinformation autour du film Hors-la loi, paru en septembre 2010 aux éditions Atelier Folfer, BP 20047, 28260 Anet, 102 p., très pertinent même s’il est exagérément polémique.

[4] Soutien officiel du ministère algérien des Affaires culturelles, déclarations de M. Bedjaoui, président du Conseil constitutionnel (« J’ai vu Hors-la-loi en projection privée, je peux vous dire que ce film possède un souffle révolutionnaire exceptionnel et un patriotisme sans faille pour la cause algérienne »), de M. Abdelaziz Belkhadem, secrétaire général du FLN (« C’est un film historique qui condamne les crimes commis par les colonisateurs français »).

[5] En oubliant les massacres d’Européens qui, ce jour-là, firent des centaines de morts ou disparus à Oran.

[6] C’est ce qui explique les chapeaux évoquant les aventures d’Elliot Ness et sa lutte contre les gangsters des années 1930, que portent les principaux personnages au mépris de la vraisemblance historique.

[7] Voir Mohammed Harbi, Aux origines du FLN, le populisme révolutionnaire en Algérie, Paris, Christian Bourgois, 1975, pp. 21 et 110-111 et 178 (note 68), et Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945, de Mers-el-Kébir aux massacres du Nord Constantinois, Paris, Editions La Découverte, 2002, p. 238.

[8] Selon les rapports officiels, 2 tués à Alger et un à Oran parmi les manifestants. Voir La guerre d’Algérie par les documents, t. 1, L’avertissement, 1943-1946, Vincennes, Service historique de l’armée, 1990, p. 80.

[9] Un mort et un blessé grave parmi les manifestants à Bône, aucun à Blida, suivant un rapport officiel, op. cit., p. 208.

[10] Jean-Pierre Peyroulou, dans sa thèse Guelma, 1945, une subversion française dans l’Algérie coloniale, La Découverte, 2009, croit pouvoir estimer le nombre des victimes de la répression entre 646 (nombre fondé sur les plaintes des familles de « disparus », les commissions rogatoires et les enquêtes de police) et 2.000, estimation maximale donnée par Marcel Reggui (dans son enquête datée de 1946 présentée par le même historien, Les massacres de Guelma, Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, Paris, La Découverte, 2005).

[11] Fait rapporté à Roger Vétillard (auteur du livre le plus récent, bientôt réédité en version complétée, Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, Versailles, Editions de Paris, 2008, 589 p) par deux témoins indépendants l’un de l’autre.

[12] « En 1951, la commission centrale d’information et de documentation du MTLD, successeur du PPA, publia une brochure où elle raconta longuement « le génocide de mai 1945 » : un policier abat un porteur de pancarte de trois balles dans le ventre ; aussitôt les policiers « se groupent rapidement en face des manifestants, comme si le scénario avait été préparé à l’avance, et la fusillade commence. Puis à Sétif-ville, la loi martiale est proclamée ». Sans doute s’est-il passé entre-temps l’effroyable tuerie à travers la ville, mais à cela il n’est même pas fait allusion. Si le PPA n’y fut pour rien, pourquoi donc le cacher ? Et comment peut-on ajouter foi à une propagande qui fausse la réalité au point d’omettre entièrement un événement d’une exceptionnelle gravité ? » Op.cit., réédition Julliard 1972, p. 264.

[13] Rapport du colonel Bourdila reproduit dans La guerre d’Algérie par les documents, t. 1, p. 241 : « L’ordre (de faire évacuer le marché arabe où se trouvent réunis plusieurs milliers d’indigènes) est exécuté avec plein succès : pas un seul coup de feu n’a été tiré, malgré la découverte de cinq cadavres européens affreusement mutilés dont la vue exaspère gradés et tirailleurs. »

[14] Publié à Paris par les éditions Perrin, en avril 2006, il vient d’être réédité.

[15] Voir sur le site internet de la Ligue des droits de l’homme de Toulon, http://www.ldh-toulon.net/spip.php ?article4075.

[16] Schéma que l’on retrouve dans l’attribution du premier coup de feu ayant déclenché les deux grands massacres de Français d’Algérie en 1962, le 26 mars rue d’Isly à Alger et le 5 juillet suivant à Oran, à de mystérieux provocateurs supposés « barbouzes » ou membres de l’OAS, sans aucune preuve.

[17] La gauche socialiste et surtout communiste n’a pas cessé, depuis 1945, d’attribuer la répression aux « colonialistes » et aux « fascistes ». Mais l’historien algérien Mohammed Harbi a souligné, dès son premier livre paru en 1975 (Aux origines du FLN..., pp. 15-25, 110-112, et p.178 (note 68), que la vision la plus proche de la vérité avait été exprimée par un délégué du parti radical (parti de droite en Algérie) : « L’interprétation la plus appropriée de ces évènements est celle de P. Muselli qui à l’Assemblée consultative provisoire (séance du 10.7.1945), déclarait :"il est prouvé que tout le système de l’insurrection étendait sa toile sur l’Algérie entière. Si cette insurrection n’a pas été générale, c’est parce qu’elle a été prématurée et que l’incident de Sétif, qui est à l’origine des évènements, a éclaté inopinément. »

[18] Hocine Aït-Ahmed, Mémoires d’un combattant, L’esprit d’indépendance, 1942-1962, Paris, Sylvie Messinger, 1983, pp. 33 et 48.

[19] Selon J.P. Peyroulou, op. cit., pp. 13 et 340-341, « si l’on assista bien à un soulèvement algérien, spontané, dans les campagnes de Sétif, à la suite des émeutes qui suivirent la manifestation de Sétif, les violences survenues à Guelma relevèrent d’une autre nature ».

[20] Sur 128 condamnations à mort prononcées par les tribunaux militaires des trois départements, il y eut seulement 21 exécutions entre le 24 juillet et le 21 novembre 1946. La guerre d’Algérie par les documents, t. 1, p. 457.

[21] Ils furent libérés par les accords d’Évian. Voir le texte original de ces accords, reproduit en fac simile dans Vers la paix en Algérie, Les négociations d’Evian dans les archives diplomatiques françaises, Bruxelles, Bruylant, 2003, p. 407 : « Seront amnistiées toutes infractions commises avant le 30 octobre 1954 dans le cadre d’entreprises tendant à modifier le régime politique de l’Algérie ».

[22] Peyroulou, op. cit., pp. 268-269.

[23] Yves Lacoste l’a tenté dans son dernier livre, La question post-coloniale, une analyse géopolitique, Fayard, 2010, mais il a écarté sans examen sérieux (p. 25) le rôle majeur de la crise économique provoquée par le départ massif des Européens d’Algérie dans la relance massive de l’émigration algérienne vers la France.

[24] "En lisantLe Monde, je constate de plus en plus souvent que l’idée d’un bilan très élevé de la répression de mai 1945 paraît s’accréditer comme une vérité établie, alors que jusqu’à présent ce n’est pas le cas. Dans le n° du 10 mai 2005, p. 5, Florence Beaugé a écrit : "la "pacification", en causant entre 10.000 et 45.000 morts, a constitué le socle du nationalisme algérien". Et le 30 août : "Dans cette allocution prononcée à Sétif - ville où furent massacrés des dizaines de milliers d’Algériens en mai 1945", ce qui est certainement faux suivant tous les témoignages sérieux. Je ne le dis pas pour accabler cette journaliste que j’ai souvent citée pour établir des faits, mais il est très difficile de résister seule à un "bourrage de crâne" qui s’exerce continûment depuis des années. Et pas seulement en Algérie, puisque je lis dans Le Monde-Télévision des 2 et 3 octobre 2005 : "Une manifestation indépendantiste, sévèrement réprimée par l’armée française, fit ce jour-là (8 mai 1945) plusieurs milliers de morts parmi les Algériens (de 10.000 à 45.000 victimes selon les sources)". Et un peu plus loin : "Il en va de même pour la nuit du 17 octobre 1961, au cours de laquelle des milliers de manifestants algériens furent tués par la police parisienne".



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