Historiens et géographes n° 321 (1988)

mardi 1er juillet 2008.
 

Ces cinq comptes-rendus des ouvrages suivants :

-  Décolonisations et nouvelles dépendances. Modèles et contre-modèles idéologiques et culturels dans le Tiers-Monde,textes réunis par Catherine Coquery-Vidrovitch et Alain Forest, Presses universitaires de Lille, 1986 ;
-  Alain Ruscio, La décolonisation tragique. Une histoire de la décolonisation française, 1945-1962, Paris, Messidor - Éditions sociales, 1987, 251 p., annexes ;
-  Michèle Salinas, L’Algérie au Parlement, 1958-1962, Toulouse, Privat, 1987, 256 p. ;
-  Henri Féraud, Les commandos de l’air. Contribution à l’historique des Commandos parachutistes de l’Air en Algérie (1956-1962), Paris, Nouvelles éditions latines 1986, 332 p. et photos hors-texte ;
-  Boualem Khalfa, Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, La grande aventure d’Alger républicain, Paris, Éditions Messidor, 1987, 264 p. ;

ont été publiés dans Historiens et Géographes n° 321, décembre 1988, pp.375-377.


-   Décolonisations et nouvelles dépendances. Modèles et contre-modèles idéologiques et culturels dans le Tiers-Monde. Textes réunis par Catherine Coquery-Vidrovitch et Alain Forest. Presses universitaires de Lille, 1986.

Ce volume rassemble les contributions présentées pendant l’année 1981-82 au séminaire de réflexion théorique du laboratoire interdisciplinaire « Connaissance du Tiers-Monde » à Paris VII, sur l’analyse de la vision que ces pays ont de leur situation et comment ils tentent d’organiser leur vie sociale et politique.

Les deux premières contributions présentent les notions fondamentales de Tiers-Monde, et de dépendance. Jean Piel retrace l’émergence politique du Tiers-Monde à la suite de la décolonisation, puis face à l’« impérialisme post-colonial », enfin l’éclatement actuel qui remet en question cette notion même.

Catherine Coquery-Vidrovitch explique la genèse du sous-développement par une correspondance entre les transformations de l’économie capitaliste au centre et celle de la dépendance à la périphérie.

« Les idéologies du Tiers-Monde s’élaborent d’abord et surtout en fonction du modèle occidental », soit par l’assimilation, soit par rejet. Plusieurs contributions montrent « le poids du modèle » dans le domaine politique, où « l’État est l’expression la plus flagrante de la fascination » qu’il exerce. René Gallissot propose une typologie des États en fonction de leurs modes d’accession à l’indépendance et de leurs rapports au passé précolonial. Monique Chemillier-Gendreau analyse les aspects juridiques du modèle étatique occidental, universellement adopté. Étienne Le Roy, pour l’Afrique francophone, juge inéluctable le conflit entre deux modèles anthropo-historiques et estime que « la vraie décolonisation passe par le rejet de l’État de type européen ». Pour Albert Bourgi, la résurgence du pouvoir personnel du chef a recouru à des techniques juridiques et politiques empruntées aux modèles occidentaux, ou marxistes-léninistes. Françoise Raison-Jourde analyse enfin l’échec d’une tentative précoloniale de modernisation à l’occidentale, celle du royaume Mérina de Madagascar au XIXème siècle.

D’autres contributions présentent des tentatives de contre-modèle. Jean-Louis Triaud retrace la formation du modèle islamique avec trois mouvements (les Frères musulmans d’Égypte, l’expérience libyenne, la révolution iranienne), et distingue l’utopie islamiste des autres dimensions de l’Islam, communauté éloignée des extrêmes. Françoise Blanchard analyse la formation et l’échec du sukarnisme, visant à rassembler le mouvement national indonésien. Daniel Hémery explique l’échec des aspirations démocratiques de la société civile vietnamienne par la mauvaise volonté des autorités coloniales, qui rejetèrent les intellectuels vers le communisme.

Dans le domaine culturel, le modèle occidental est de plus en plus dominant, et la dépendance acceptée par les gouvernements et par les peuples. Alain Norvez constate depuis 1974 un net progrès d’une politique démographique visant à accélérer la « transition démographique » pour stabiliser les populations, même dans les pays qui l’avaient ressentie comme une exigence de l’impérialisme, tels que l’Algérie et surtout la Chine. Soumission au modèle occidental, ou à une nécessité objective ? Le récent désaveu du néo-malthusianisme par les États-Unis conforterait plutôt la deuxième réponse.

Pour Lê Thanh Khôi l’enseignement en français dans les États africains est un frein à leur développement et un instrument de la domination d’une minorité privilégiée. Pour prouver la possibilité d’une politique réussie d’indépendance culturelle, il invoque l’exemple somalien (peu concluant à cause de l’existence d’une unité linguistique préalable).

Alain Forest, parlant du « nouvel ordre mondial de l’information » préconisé par l’UNESCO, conclut qu’« une bonne circulation de l’information, un rééquilibrage de ses « flots » à l’échelle planétaire, dépendent avant tout d’une réelle liberté d’expression et de circulation à l’intérieur de chacun des pays du globe ».

Enfin, Pierre Kipré sur les rapports des Africains avec la science et la technologie préconise une véritable politique de formation, de recherche, et coopération.

Ce résumé trop bref espère donner une idée de l’intérêt de toutes ces contributions, dont chacune mérite une lecture attentive. Celle-ci est inégalement difficile. La première moitié du recueil jusqu’à la contribution d’Étienne Le Roy est très ardue pour qui ignore les arcanes de l’anthropologie ou de la psychanalyse du droit. Les contributions suivantes apparaissent plus accessibles.

L’ensemble se situe plus ou moins explicitement dans la problématique léniniste de « l’impérialisme stade suprême du capitalisme » (élargi au processus de formation du marché mondial capitaliste depuis le XVIème siècle, contre la définition de Lénine). Cette notion d’impérialisme ne fait pas l’unanimité, et même les mots de domination et de dépendance appellent des objections parce qu’ils ne distinguent pas nettement le fait d’imposer sa volonté par la force, les contraintes découlant de nécessités objectives, et la simple influence des idées.

Cette référence théorique reste discrète dans la plupart des contributions. On est pourtant surpris de voir Jean Piel écrire (page 17) que « l’exception soviétique [...] étendue à l’ensemble de l’ancien empire colonial tsariste [...] peut se présenter jusqu’en 1947-1949 comme la seule expérience réussie de rupture de l’ordre impérial du XIXème siècle », ce qui est contradictoire puisque la Russie était une puissance impériale avant 1917, et que l’URSS n’a pas « décolonisé » ses anciennes dépendances. Et surtout, à la même page, que « malgré un tiers de siècle d’efforts antisoviétiques de l’Occident, l’URSS a résisté au blocus, aux interventions étrangères, à l’agression hitlérienne, à la guerre froide », amalgame injuste et inexact entre les démocraties libérales et les États fascistes. Il est encore plus étonnant de voir Monique Chemillier-Gendreau affirmer (pages 67-68) que « l’impérialisme a gagné une première manche en stoppant dans les sociétés communistes ou socialistes le processus [...] du dépérissement de l’Etat », et une seconde « en soumettant les dites sociétés [...] au marché mondial ». Ainsi, l’impérialisme est responsable de la dictature du parti unique, et du stalinisme ! Mais pourquoi le camp socialiste, qui contrôle une part croissante des territoires, des ressources et de la population du globe, ne peut-il se passer du marché mondial capitaliste ? Ces affirmations douteuses ne servent même pas la thèse de l’auteur, qui pourrait expliquer l’absence de différence fondamentale qu’elle croit trouver entre les variantes occidentale et communiste du modèle étatique par leur origine commune. C’est à Saint Paul, non à l’impérialisme, que Lénine a emprunté cette citation : « Qui n’a pas travaillé ne doit pas manger » !

-  Alain Ruscio, La décolonisation tragique. Une histoire de la décolonisation française, 1945-1962, Paris, Messidor - Éditions sociales, 1987, 251 p., annexes.

Alain Ruscio raconte dans ce livre la difficile décolonisation de l’Empire colonial français, suivant un plan simple : bilan du colonialisme français avant et après la Deuxième Guerre mondiale ; la guerre d’Indochine ; la crise des protectorats ; la guerre d’Algérie ; indépendance et dépendance de l’Afrique noire. Une conclusion plus théorique tire les leçons du drame en expliquant que la décolonisation ne fut pas concession mais conquête, et qu’elle fut imposée aux dirigeants français.

Ce livre a toutes les qualités d’un bon manuel : information objective (malgré un nombre invraisemblable de victimes de la répression de 1947-1948 à Madagascar), style clair et pédagogique (tableaux, textes importants encadrés), ton mesuré, parti-pris communiste discret (sauf quand il taxe les dirigeants français de soumission aux intérêts des maîtres américains, comme si le PCF n’avait pas alors été totalement inféodé à ceux de l’URSS).

S’il n’y a pas grand-chose à reprendre à l’exposé des faits, l’auteur reproche aux dirigeants français de ne pas avoir compris que le colonialisme n’était qu’une parenthèse de l’histoire. Or, en 1945, la décolonisation des peuples indigènes était un fait sans précédent : jusque-là, seules les colons (à l’exception des esclaves noirs de Saint-Domingue) avaient réussi à rejeter la domination des puissances coloniales européennes sur le continent américain. De plus, il raisonne comme si la décolonisation était la seule alternative au colonialisme, alors que l’URSS avait substitué un nouveau type de dépendance à la domination directe de l’ancien Empire russe sur les peuples allogènes, et s’entourait d’une ceinture d’États satellites. L’exemple de l’Union soviétique fut invoqué en 1945 et 1946 pour justifier la transformation de l’Empire français en Union française.

En effet, en affirmant que la politique coloniale française fut soutenue par la quasi-unanimité des forces politiques « à la seule exception du PCF », Alain Ruscio simplifie la réalité en généralisant abusivement le cas indochinois. Disons plutôt que le parti communiste fut le dernier à renoncer - en 1936 - à soutenir les revendications indépendantistes pour renforcer la France alliée de l’URSS contre l’Allemagne, et le premier à s’y rallier de nouveau en 1946 pour éviter la rupture avec le Viêt-minh. Mais il continua de réclamer une « véritable Union française » jusqu’en 1956. La solidarité idéologique avec le Viêt-Minh et le contexte de la guerre froide facilitèrent l’action « anti-impérialiste » des communistes contre la guerre d’Indochine, mais ils ne réussirent pas à regagner la confiance des nationalistes algériens. On peut même se demander ce qu’aurait pu être l’attitude d’un PCF restant associé au pouvoir si la IVème République n’avait pas choisi le camp occidental dans la guerre froide ?

-  Michèle Salinas, L’Algérie au Parlement, 1958-1962, Toulouse, Privat, 1987, 256 p.

Issu d’une recherche universitaire effectuée en 1979-80 par Michèle Salinas (auteur d’une thèse à paraître sur « le voyage en Algérie de 1830 à 1930 »), ce petit livre a les qualités d’un vrai travail historique : modestie du propos, limité à l’analyse des débats de l’Assemblée nationale et du Sénat, volonté d’objectivité et d’impartialité. Une introduction présente une chronologie des débats sur l’Algérie et montre leur relative rareté dans la première législature de la Vème République, ainsi qu’une typologie : débats de politique générale ou algérienne, adoption de mesures administratives, débats budgétaires (plus des deux tiers de ceux réservés à l’Algérie), questions orales avec ou sans débat, questions écrites.

Puis leur contenu est analysé en deux parties. La première montre comment le problème algérien a contribué à l’affaiblissement de la fonction parlementaire, par rapport au Premier ministre et au « domaine réservé » du chef de l’État, sans que les députés et sénateurs, en majorité mécontents de cette évolution mais divisés sur la politique algérienne, puissent réagir efficacement. La seconde présente l’évolution des opinions exprimées sur le problème algérien, pour conclure sur l’absence d’une véritable politique de décolonisation, le manque de compétence, de connaissance, et même d’intérêt de la plupart des parlementaires pour ce problème ardu, dont la solution leur échappait de plus en plus.

Ce livre laisse une impression d’insatisfaction que Michèle Salinas est la première à exprimer. Ce n’est pas sa faute si la politique algérienne était désormais définie à l’Élysée, et directement expliquée au peuple français, en court-circuitant le Parlement. La politique algérienne de la Vème République doit inspirer d’autres études au champ plus large ; et l’on peut regretter que l’auteur ait ignoré dans sa bibliographie la première étude publiée en langue française : celle du Suisse Fabien Dunand : L’indépendance de l’Algérie, décision politique sous la Vème République (1958-1962), Berne, Édition Peter Lang, 1977 (laquelle n’a pas reçu en France la publicité qu’elle méritait).

-  Henri Féraud, Les commandos de l’air. Contribution à l’historique des Commandos parachutistes de l’Air en Algérie (1956-1962), Paris, Nouvelles éditions latines 1986, 332 p. et photos hors-texte.

L’auteur, pilote de guerre pendant dix-huit ans, a réalisé cette thèse au centre d’histoire militaire de l’Université de Montpellier III, sous la direction du professeur André Martel. Il étudie comment l’Armée de l’air s’est dotée d’un instrument nouveau pour manifester sa présence dans une guerre essentiellement terrestre sous la forme d’une troupe réduite mais motivée, entraînée et adaptée, de combattants héliportés. À partir des archives militaires de Vincennes et de nombreux témoignages écrits ou oraux, il en a retracé les aspects institutionnels et opérationnels, et a mis en valeur le rôle des hommes : le général de Maricourt, initiateur des Commandos de l’air, leur premier chef, l’ambassadeur François Coulet, qui les commanda de 1956 à 1960, et les officiers, sous-officiers et soldats, tous volontaires pour ce corps d’élite. Il souligne les troubles de conscience qui poussèrent certains officiers à déserter pour défendre l’Algérie française (capitaine Souètre) et la plupart des commandos à participer au putsch d’Alger alors que leur ancien colonel François Coulet était devenu directeur des Affaires politiques à la Délégation 
générale. Mais il montre également la persistance de l’esprit de corps, qui leur fit confier le drapeau des commandos dissous après le putsch au même François Coulet. Sans cacher ses sentiments (surtout dans la conclusion) Henri Féraud a su garder un ton objectif, et insérer sa monographie dans la perspective de l’histoire de l’Algérie par une solide introduction.

-  Boualem Khalfa, Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, La grande aventure d’Alger républicain, Paris, Éditions Messidor, 1987, 264 p.

Trois anciens rédacteurs d’Alger républicain, anciens militants du parti communiste algérien, racontent la « grande aventure » de leur journal. Quotidien de tendance Front populaire d’octobre 1938 à septembre 1939, puis refondé en février 1943 comme organe de la gauche résistante, et aligné en 1947 sur les positions communistes tout en s’ouvrant de plus en plus largement à toutes les tendances du mouvement national algérien ; interdit en septembre 1955 par le gouverneur général Soustelle pour son soutien à l’indépendance, il reparut en juillet 1962, pour disparaître définitivement le 19 juin 1965.

Les auteurs montrent à la fois sa fidélité aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité entre tous et l’approfondissement progressif, accéléré par la répression de mai 1945, de sa perception des réalités algériennes.

Le meilleur du livre est une galerie de portraits de personnages importants ou obscurs, mais hauts en couleurs, vivant et travaillant ensemble dans une chaleureuse fraternité sans distinction d’origine, et même d’allégeances partisanes. Leur commune conception du journalisme est considérée comme un engagement, exercé dans des conditions matérielles difficiles, même après l’installation en 1946 dans les anciens locaux de la collaborationniste Dépêche algérienne. Des liens vitaux les reliaient à un public fidèle et de plus en plus musulman.

Mais il faut formuler quelques réserves. Les auteurs reprennent sans distance critique leur engagement anti-américain dans la guerre froide qu’ils qualifient sans rire d’« anti-impérialisme tous azimuts », comme s’ils n’avaient jamais entendu parler des répressions soviétiques à Berlin-Est (1953), Budapest (1956) et Prague (1968), ni des crimes du stalinisme, incomparablement plus nombreux que ceux du maccarthysme ! De même ils semblent croire que le communisme est l’allié naturel des nationalismes musulmans, comme si rien ne s’était passé en Afghanistan depuis 1978 ou 1979.

On peut encore s’étonner du silence fait sur les sept années de la guerre de libération nationale de l’Algérie, à l’exception du rappel des noms des collaborateurs du journal qui lui ont sacrifié leur vie. Mais l’engagement de communistes internationalistes, partisans d’une nation algérienne multiraciale, dans un combat nationaliste et terroriste, allait-il de soi ? Pourquoi rien n’est-il dit sur la position d’Alger républicain (qui motiva son interdiction) après les massacres racistes du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois ?

Enfin, les auteurs ont tellement insisté sur les services rendus par leur journal à la cause nationale qu’on a peine à comprendre pourquoi les dirigeants du FLN multiplièrent les obstacles à sa reparution en juillet 1962. Après les avoir surmontés grâce au dévouement de ses collaborateurs et à l’enthousiasme de ses lecteurs, il était de toute façon pris au piège de sa propre idéologie qui, en admettant la nécessité d’un parti unique révolutionnaire d’avant-garde, lui interdisait de défendre son indépendance en refusant d’accepter la dissolution du PCA (29 novembre 1962), puis sa propre fusion avec Le Peuple, décidée par le congrès du FLN avant le coup de force du 19 juin 1965.

Guy Pervillé



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