Postface au livre de Christian Penot, Albert Fossey dit François... (2014)

vendredi 10 octobre 2014.
 

Postface au livre de Christian Penot, Du maquis creusois à la bataille d’Alger. Albert Fossey dit François, de la résistance à l’obéissance . Préface de Laurent Douzou, postface de Guy Pervillé (pp 269-272). Paris, Editions L’Harmattan, 2014, 324 p.

Christian Penot a entrepris une tâche modeste mais utile : retracer le plus exactement possible la carrière d’un homme d’humble origine, et aujourd’hui bien oublié, mais qui a inspiré à ses contemporains deux réputations successives et contradictoires. D’abord celle d’un jeune militant de gauche devenu héros de la Résistance, figure glorieuse dans le département de la Creuse dont il n’était pourtant pas originaire. Puis celle d’un officier de parachutistes coloniaux qui s’est peu à peu et non sans difficultés identifié au comportement et aux valeurs de son nouveau milieu, allant jusqu’à devenir l’un des spécialistes de la « guerre psychologique » et contre-subversive, puis l’un des colonels de la « bataille d’Alger » menée en 1957 par le général Massu, dont les méthodes controversées lui valurent une gloire éphémère, fragile et contestée. On peut supposer que sa mort imprévue à l’occasion d’un accident de saut à Bordeaux en septembre 1958, en mettant prématurément fin à sa carrière, lui a évité de devoir choisir entre deux voies incompatibles, comme durent le faire ses camarades et ses supérieurs confrontés à la nouvelle orientation de la politique algérienne de la France décidée par le général de Gaulle entre 1959 et 1962. En cela il fut, comme disaient les Anciens, « heureux de mourir à temps »...

Ce sujet biographique, Christian Penot l’a abordé comme il convenait, en utilisant méthodiquement tous les types de sources disponibles : orales et écrites, livres imprimés et surtout documents d’archives. Et il a su les utiliser pour chercher des réponses aux questions qu’il se posait légitimement sur les facteurs susceptibles d’expliquer l’évolution de la personnalité d’un homme qui s’est transformé, sans doute sans l’avoir prévu, en passant d’un lieu et d’un milieu à l’autre, successivement militant socialiste dans la banlieue sud de Paris au temps du Front populaire, puis chef militaire improvisé dans le maquis creusois résistant à l’occupant allemand, puis militaire de carrière peinant à se faire reconnaître par des supérieurs professionnellement mieux formés que lui. L’auteur de l’enquête réussit à nous faire partager ses interrogations et ses réponses.

Parmi ces questions, j’ai accordé la plus grande attention à celles qui concernent la participation du héros de ce livre aux guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie. L’auteur nous montre la continuité d’un processus vraisemblablement imprévu, qui a conduit ce jeune chef de maquis à préférer la vie militaire à un retour à la vie civile, et qui l’a ainsi orienté dès mai 1945 vers les horizons coloniaux d’outre-mer. Il nous montre aussi comment ce jeune officier, intégré dans l’armée avec un grade inférieur à celui que le maquis lui avait conféré, a eu du mal à se faire reconnaître par ses supérieurs - en particulier après une grave crise de moral qui mit fin à son premier séjour en Indochine en 1948, et qui l’obligea à faire ses preuves auprès de sa hiérarchie en reconstruisant sa réputation d’officier presque à partir de zéro : épisode encore mystérieux, mais que nous pouvons penser avoir été décisif pour la suite de sa carrière. Nous voyons ensuite Fossey-François s’illustrer non plus comme combattant, mais comme technicien de la « guerre psychologique », vraisemblablement de plus en plus marqué par l’idéologie anti-communiste qu’il était chargé de propager.

Pourtant, il revint à des missions de combat dès la fin de 1955 dans le secteur de Palestro, où il redécouvrit la difficulté de lutter efficacement contre le terrorisme, puis dans l’expédition de Suez en tant que second du colonel de parachutistes Château-Jobert, commandant le 2ème régiment de parachutistes coloniaux, dont il partagea la gloire et la frustration d’une victoire transformée en défaite par les politiques. Mais c’est la « bataille d’Alger », en mobilisant la dixième division parachutiste du général Massu à partir de janvier 1957, qui lui procura une gloire éphémère et de durables suspicions. Ayant succédé au colonel Château-Jobert en février 1957, il vit sa réputation ébranlée immédiatement par la participation de certains de ses hommes à un centre de torture clandestin installée par des contre-terroristes civils, « ultras » de l’Algérie française, à la Villa des sources de Birmandreis - même si cette affaire avait été découverte avant sa prise de commandement, le 23 janvier 1957. Mais c’est surtout le traitement réservé à l’avocat nationaliste algérien Ali Boumendjel, arrêté par son régiment le 9 février 1957, puis prétendument « suicidé » le 23 mars après une première tentative le 12 février, qui a le plus gravement nui à sa réputation. Et le scandale a rebondi longtemps après quand l’exécuteur des basses œuvres du général Massu, le commandant Aussaresses devenu ensuite général, a tardivement révélé en 2003 qu’il avait lui-même ordonné d’assommer le prisonnier et de le pousser du haut d’une passerelle entre deux immeubles, pour obéir à l’ordre donné par le général Massu en sa présence et en celle de Fossey-François. Celui-ci aurait donc été complice de ce crime, mais l’avait-il vraiment approuvé ?

Christian Penot a minutieusement rassemblé tous les documents qui nous permettent de nous faire une opinion sur cette affaire. Dans son rapport, adressé au général Massu le 1er avril 1957, Fossey-François ne démentait pas la version officielle du suicide, mais il déclarait : « Je n’avais qu’un seul regret, celui de ne pouvoir continuer de le soumettre aux interrogatoires et confrontations qui auraient permis d’aboutir à la fixation exacte et à la destruction du réseau de transmission du FLN en Algérie ». On peut y voir une critique camouflée de la décision prise par le général Massu, puisque celui-ci jugea assez sévèrement son subordonné le 30 juillet 1957 (« son souci de rattraper meilleur que lui et sa tendance au paternalisme l’ont conduit à certaines maladresses commises ou couvertes par lui »). En tout cas, l’auteur n’oublie pas de tenir le plus grand compte des informations apportées sur la mort d’Ali Boumendjel dans la thèse que lui a consacrée une brillante jeune historienne, mon ancienne étudiante Malika Rahal. Et il analyse finement tous les textes laissés par Fossey-François, qui dans son rapport du 9 décembre 1957 déclarait que son régiment « n’éprouve aucun doute sur le caractère indispensable et sur l’utilité du combat qu’il a mené en Algérie » et décrit ses officiers comme « persuadés en conscience qu’ils ont fait un travail policier avec humanité » (...) « pour défendre avec acharnement la cause de la France en Algérie ».

A travers toute son enquête et dans toutes ses analyses, Christian Penot n’oublie jamais que sa tâche n’est pas de juger, mais de comprendre et de faire comprendre l’évolution de son personnage ; et par cette attitude louable, il se comporte en véritable historien.

Guy Pervillé



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