Les mémoires et l’histoire de la guerre d’Algérie, d’une rive à l’autre (2017)

samedi 3 mars 2018.
 
Ce texte, préparé pour le colloque des mémoires de la guerre d’Algérie qui a eu lieu à la Préfecture de Nanterre le 23 février 2017, a été publié dans le n° 440 (décembre 2017) de la revue Historiens et géographes.

Colloque des mémoires de la guerre d’Algérie Préfecture des Hauts-de-Seine, Nanterre, 23 février 2017

Les mémoires et l’histoire de la guerre d’Algérie, d’une rive à l’autre

Permettez-moi de ne pas reprendre exactement le titre proposé pour cette table ronde : « Valorisation des mémoires de la guerre d’Algérie d’une rive à l’autre », mais d’y ajouter l’histoire. En effet, il me semble que depuis les vingt dernières années la notion de mémoire a presque entièrement occulté celle d’histoire. Or ces deux notions ne sont pas de parfaits synonymes [1]. En effet la notion de mémoire ne comporte pas seulement la remémoration de faits passés : elle lui ajoute une forte dimension morale et civique - qu’exprime la notion de « devoir de mémoire » - alors que l’histoire se borne à la connaissance des faits. Mais allons plus loin. La mémoire (ou les mémoires) envisage(nt) les faits passés à partir de leur aboutissement présent, donc en inversant le sens d’écoulement du temps ; ce qui favorise les interprétations complotistes, fondées sur une confusion entre les causes et les conséquences. Au contraire de l’histoire, qui s’attache à replacer les faits dans leur ordre chronologique, afin de distinguer clairement les faits, leurs causes qui les précèdent, et leurs conséquences qui les suivent.

Gardons en tête ces différences, pour mieux distinguer les rapports entre mémoire et histoire en Algérie, puis en France, et pour entrer dans le détail des commémorations dans les deux pays.

Mémoire et histoire de la guerre d’Algérie dans les deux pays concernés

En Algérie, la mémoire a un statut officiel prépondérant sur celui de l’histoire, qui en est dépendante. En effet, l’Etat algérien doit son existence même à la guerre de libération nationale qui s’est terminée en 1962 par la victoire politique du FLN sur la France. L’histoire n’est qu’une science auxiliaire de la mémoire nationale officielle, celle de l’Etat algérien et celle de ses dirigeants qui se veulent les continuateurs du mouvement national anticolonialiste et du FLN du temps de guerre. En conséquence, la mémoire nationale n’a fait que répéter les thèmes de la propagande nationaliste anti-française antérieure à 1962.

La Constitution de 1989, qui a instauré une plus grande liberté d’expression et de publication en supprimant la notion de parti unique, n’a pas changé grand chose au statut de l’histoire en Algérie, dont les grandes lignes idéologiques restent définies par le préambule de la dite Constitution. En mai 1990, la création de la Fondation du 8 mai 1945 par l’ancien ministre de Ben Bella, Bachir Boumaza, revendiquant la reconnaissance de la répression française comme « crime contre l’humanité » a montré que la mémoire nationaliste n’avait pas besoin du parti unique pour subsister.

Puis la guerre civile qui a éclaté en 1992 entre les islamistes du FIS ou des GIA et le gouvernement algérien a redoublé l’utilisation politique de la mémoire nationale algérienne par les deux camps algériens qui se réclamaient de la même légitimité : celle du FLN du temps de guerre, pour identifier leurs adversaires à des « nouveaux pieds-noirs » ou des « nouveaux harkis », constituant le « parti de la France » (« Hizb França »).

Il en est résulté à partir de mai 1995 un renforcement du discours anti-français, hérité d’une longue tradition de la propagande nationaliste depuis les premiers pas du mouvement national, mais ranimé pour servir à de nouveaux buts. Non seulement pour légitimer chacun des deux camps en discréditant son adversaire, mais aussi pour obliger les gouvernements français à soutenir inconditionnellement les dirigeants algériens contre leurs ennemis sans soutenir la solution du dialogue entre tous les partis favorables à une solution négociée (plateforme de San Egidio, janvier 1995). Et encore, pour prouver aux islamistes vaincus que c’est leur gouvernement qui aura eu le dernier mot contre la France. Ou tout simplement pour détourner l’attention des Algériens des terribles années 1990, puisque les lois de « concorde nationale » adoptées par référendum en 1999 et en 2005 interdisent de chercher à savoir ce qui s’est vraiment passé en Algérie depuis 1992. Ce qui expliquerait l’officialisation, à partir de mai 1995, de la revendication de repentance adressée à la France pour qu’elle reconnaisse officiellement tous les « crimes contre l’humanité » qu’elle aurait commis contre le peuple algérien de 1830 à 1962.

Pour toutes ces raisons, l’Algérie s’est malheureusement interdit de tirer des leçons salutaires de l’excès de violence qui avait caractérisé sa guerre d’indépendance, et elle risque d’y replonger de nouveau une ou plusieurs fois encore.

Quant à la politique mémorielle française concernant la guerre d’Algérie, elle avait d’abord été très éloignée de la politique algérienne, puis elle s’en est rapprochée, mais sans pouvoir se confondre entièrement avec elle.

Dans un premier temps, de 1962 à 1997, la France avait adopté une politique mémorielle opposée à celle de l’Algérie, et fondée sur les mots « amnistie » et « amnésie », même si en dehors de l’Etat des groupes mémoriels favorables ou hostiles à la décolonisation de l’Algérie continuaient à s’affronter. Grâce à cette absence de politique mémorielle, les historiens qui voulaient travailler sur la guerre d’Algérie ont pu le faire avec une liberté presque totale, même avant l’ouverture de la majorité des archives publiques à partir de juillet 1992.

Mais la guerre d’Algérie n’est pas devenue un sujet d’histoire comme les autres. En effet, la France a changé de politique mémorielle à partir du milieu des années 1990, et plus précisément à partir du procès de Maurice Papon en 1997. C’est le témoignage de Jean-Luc Einaudi rappelant le rôle du préfet de police de Paris dans la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 - déposition pourtant contraire aux accords d’Evian et aux lois d’amnistie postérieures à la guerre d’Algérie - qui provoqua des réactions du gouvernement Jospin et du président de la République Jacques Chirac en faveur de l’ouverture des archives, lesquelles mirent fin à la politique d’amnésie. Il en résulta la loi du 18 octobre 1999 qui officialisa l’expression « guerre d’Algérie ».

Mais la définition d’une mémoire nationale unifiée de la guerre d’Algérie achoppa sur le choix d’une date commémorative, quand la gauche choisit le 19 mars comme « fin de la guerre d’Algérie » et que la droite s’y opposa parce qu’elle y voyait le commencement de sa pire période. Après la défaite de Lionel Jospin, devancé par Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2002, le président réélu Jacques Chirac choisit arbitrairement le 5 décembre comme date commémorative de la guerre d’Algérie, mais sans lui rallier le principal syndicat d’anciens combattants de gauche, la FNACA. Dix ans plus tard, après l’élection de François Hollande, sa majorité parlementaire de gauche compléta en 2012 la procédure entamée avant la présidentielle de 2002, en faisant du 19 mars la deuxième date commémorative officielle de la guerre d’Algérie. Mais le maintien du 5 décembre comme autre date commémorative officielle ne faisait que signifier l’impossibilité d’une date commémorative consensuelle, faute d’accord sur le sens de cette guerre et les leçons à en tirer.

En même temps, la France s’est trouvée confrontée depuis 1995 à la revendication algérienne de repentance pour tous les « crimes contre l’humanité » qu’elle aurait commis contre le peuple algérien de 1830 à 1962. Celle-ci fut répétée en termes feutrés le 14 juin 2000 par le président Bouteflika lors de son voyage officiel à Paris, puis de nouveau en termes beaucoup plus véhéments les 8 mai 2005 et 2006 (après le vote par le Parlement français de la loi pro-coloniale du 23 février 2005). Mais les gouvernements algériens y renoncèrent en fait à partir de 2007, bien que cette revendications ait gardé de nombreux partisans à l’intérieur du gouvernement, au Parlement et dans la presse. Trois présidents successifs de la République française, Chirac, Sarkozy et Hollande, ont refusé cette revendication et proposé en contrepartie de « laisser travailler les historiens ». Mais tout récemment, le 15 février 2017, le candidat Emmanuel Macron, durant son voyage en Algérie, a tout cédé en qualifiant la colonisation française de « crime contre l’humanité », apparemment sans savoir ce qu’il faisait [2].

Les principales commémorations

Voyons maintenant comment les groupes mémoriels expriment leurs mémoires, en concentrant leur attention sur tel ou tel grand événement. En cette matière, l’Algérie a une grande avance, et célèbre un plus grand nombre de dates, tels que le 1er novembre 1954, le 8 mai 1945 et le 20 août 1955, le 17 octobre 1961 et le 5 juillet 1962. La France est plus en retard, et sa politique mémorielle est plus complexe. Distinguons y la politique commémorative officielle, et les commémorations propres à tel ou tel groupe. La première cherche à réconcilier tous les Français dans une douleur commune, mais sans y parvenir, comme il a été dit plus haut à propos du 19 mars et du 5 décembre. Les secondes se distinguent par le message colonial ou anti-colonial qu’elles véhiculent, mais elles ont en commun de sélectionner les faits susceptibles de susciter l’émotion, l’indignation et la condamnation, ce qui se traduit par une revendication de reconnaissance comme « crime contre l’humanité », et par l’occultation de tous les arguments susceptibles d’affaiblir cette revendication.

Les nostalgiques de l’Algérie française - anciens militaires, « pieds-noirs », et « Français musulmans » - refusent de commémorer le 19 mars comme « fin de la guerre d’Algérie », et le 5 juillet comme début de l’Algérie indépendante. Ils leur opposent d’autres dates voisines, comme le 26 mars, anniversaire de la fusillade de la rue d’Isly à Alger le 26 mars 1962, durant laquelle près de 70 manifestants algérois tombèrent sous les balles de tirailleurs algériens de l’armée française, et le 5 juillet d’Oran, où près de 700 Européens furent massacrés durant les fêtes de l’indépendance. Cette dernière date a fait l’objet d’une pétition internationale, lancée en juillet 2013, qui dénonce un « crime contre l’humanité ». Au contraire, de nombreuses organisations de gauche continuent de s’indigner contre la commémorations de tels événements, dont les victimes auraient eu le tort d’obéir aux ordres de l’OAS. Seuls les « harkis » victimes du FLN bénéficient d’une commémoration nationale consensuelle, depuis le 25 septembre 2002, mais certains d’entre eux lui opposent la commémoration du 12 mai 1962 qui met en cause leur abandon par le gouvernement français de l’époque.

Quant aux partisans les plus ardents de la décolonisation, ils suivent exactement la même démarche, comme le montrent deux exemples majeurs, ceux du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961.

L’anniversaire du 8 mai 1945 - longtemps identifié en France avec celui de la capitulation de l’Allemagne nazie - a été désigné en Algérie à partir de mai 1990 par la Fondation du 8 mai 1945, comme étant celui d’un « crime contre l’humanité » commis par la France contre le peuple algérien ; mais c’est seulement à partir de mai 1995 qu’il a été présenté comme tel en France par l’association « Au nom de la mémoire ». Cette revendication a été reprise en 2005 par « Les indigènes de la République », puis popularisé en 2010 par les premières minutes du film franco-algérien « Hors la loi » de Rachid Bouchareb. Enfin, il a fait l’objet d’une plaque commémorative inaugurée à Marseille en mai 2014 par des élus de gauche et de droite, puis d’une pétition lancée à Nanterre en mars 2015 par une association culturelle dénonçant ces « crimes de guerre et ces crimes contre l’humanité », appuyée par une motion votée par le Conseil de Paris en avril pour demander au chef de l’Etat de reconnaître ces massacres comme étant un « crime d’Etat », et enfin par la proclamation d’un « Collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’Etat de 1945 en Algérie » le 8 mai 2015. Et pourtant, contrairement à ce qu’affirme la motion du Conseil de Paris, il est douteux que « les travaux de la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement ».

En réalité, jusqu’au milieu des années 1990, les travaux des historiens français et algériens montraient que les manifestations du 8 mai 1945 avaient été précédées, en avril, par un projet avorté d’insurrection nationaliste fondé sur l’évasion de Messali Hadj, et que la répression colonialiste massive de mai n’aurait pas eu lieu sans le préalable d’une insurrection nationaliste partie de Sétif et qui fit près de 110 morts et de 250 blessés civils (ainsi que 14 morts et 20 blessés militaires), autour de Sétif et de Guelma. Fait pourtant reconnu par l’historien algérien Redouane Ainad-Tabet, qui écrivait en 1987 que le peuple algérien « n’a pas fait que subir, en victime innocente, une sanglante répression, un complot machiavélique. Il est temps de dire et de souligner qu’il a aussi été l’auteur de ces événements, même s’il a subi un revers, même s’il a payé le prix du sang, le prix de la liberté par des dizaines de milliers de victimes », et que « la révolte proprement dite a duré plus de quatre jours et s’est étendue à tout le Nord-Constantinois ». Et par le président Bouteflika le 8 mai 2001 : « Il s’est élevé comme un seul homme, aux quatre coins du pays, en quelques jours seulement, dans un même sursaut tel un volcan qui balaie tout ce qu’il rencontre sur son chemin et tout ce qui entrave son avancée. Pendant ces jours, celui qui revendique ses droits a affronté celui qui l’en a dépossédé ». Quant au bilan de la répression, la plupart des historiens l’évaluent prudemment à « des milliers de morts ».

De même, la très brutale répression d’une manifestation pacifique de la population algérienne de Paris, mobilisée par les militants de la Fédération de France du FLN, le 17 octobre 1961, fut longtemps oubliée, puis tirée de l’oubli par Jean-Luc Einaudi et par l’association « Au nom de la mémoire » à partir de 1991, puis par l’association 17 octobre 1961 entre 1999 et 2001. Cette dernière association - qui comptait dans ses rangs un grand nombre d’intellectuels et plusieurs historiens [3] - se constitua « pour obtenir la reconnaissance, par les autorités politiques de ce pays, qu’un crime contre l’humanité a été commis par l’Etat les 17 et 18 octobre 1961 ». Mais l’un des ses membres les plus actifs, Pierre Vidal-Naquet, critiquait sévèrement le travail du seul historien de métier qui avait pu avoir accès aux archives de la préfecture de police, Jean-Paul Brunet - auquel il semblait retirer son titre d’historien en le plaçant entre guillemets - parce que celui-ci contestait l’évaluation du nombre des victimes affirmée sans preuves suffisantes par Jean-Luc Einaudi. Plus tard, en 2014, après le décès prématuré de ce dernier, le vice-président de la Ligue des Droits de l’homme Gilles Manceron reprit à son compte son explication des causes de la répression : la volonté du Premier ministre Michel Debré de torpiller la reprise des négociations secrètes entre le gouvernement français et le GPRA prévue pour la fin du mois.

Mais l’ancien directeur de la revue Esprit, Paul Thibaud, ancien compagnon de route de Pierre Vidal-Naquet dans l’opposition à la guerre d’Algérie, avait soutenu depuis 1991 une toute autre interprétation : « A propos du 17 octobre 1961 (...), on n’a guère souligné la responsabilité du FLN. Le gouvernement français venait de décréter une trêve unilatérale des offensives en Algérie ; De Gaulle, par une concession essentielle sur le Sahara, venait de relancer la négociation. Il était donc absurde de déclencher en France la campagne d’attentats contre les policiers qui fut à l’origine du couvre-feu de Papon et de la manifestation du 17 octobre. Cette erreur du FLN n’excuse en rien les crimes commis contre les Algériens. Mais elle montre que les victimes ne sont pas toujours sans reproche » [4]. Son analyse, fondée sur la prise en compte de toutes les publications, y compris celles de Jean-Paul Brunet, était une tentative réussie d’historicisation du 17 octobre 1961 ; mais il constatait que, de la part de certains militants mémoriels, la déshistoricisation continue : « Octobre 1961, fusionné avec février 1962, est devenu une illustration de l’éternel fascisme contre lequel la gauche éternellement s’affirme. Il est intéressant de remarquer que ce travail de déshistoricisation d’octobre 1961 est aujourd’hui repris et accentué par certains de ceux qui s’attachent à en réveiller la mémoire, avec cette différence que c’est plutôt le racisme que le fascisme qui désormais qualifie le crime ». En effet, on peut penser que le GPRA avait exprimé le véritable but de cette manifestation en proposant au gouvernement français, le 24 octobre 1961, de reconnaître l’indépendance de l’Algérie préalablement à la reprise des négociations, ce qui lui aurait donné la victoire sur la France. Trente ans plus tard, la restauration de la mémoire du 17 octobre 1961 par des jeunes Franco-algériens visait sans doute à donner une mémoire à cette population issue de l’immigration, en lui faisant croire que ses pères avaient combattu pour le droit de rester vivre en France.

Mais il existe un troisième grand événement que l’on s’étonne de ne pas voir commémoré par la gauche : la « bataille d’Alger ». Ce fut pourtant, pour de nombreux intellectuels de gauche, l’occasion de la prise de conscience de l’emploi de la torture par l’armée française. Mais la seule commémoration qui en perpétue la mémoire est celle de « l’affaire Audin » : la disparition plus que suspecte d’un jeune militant communiste arrêté par les parachutistes du général Massu à Alger en juin 1957. Sa mémoire a été entretenue par sa famille, par les partis communistes algériens et français, et par des intellectuels de gauche regroupés dans le comité Audin à Paris, qui firent de l’affaire Audin « une nouvelle affaire Dreyfus », pour capter le soutien du plus grand nombre d’intellectuels français. Mais, comme l’a reconnu Pierre Vidal-Naquet, ce choix avait l’inconvénient d’évacuer le vrai contexte algérien de cette disparition. L’anti-communisme des militaires français avait démesurément exagéré le rôle du PCA, marginalisé par le FLN. La « bataille d’Alger » était un affrontement sans merci entre l’armée française et l’organisation du FLN-ALN, mais fallait-il y voir la première grande manifestation d’une alliance entre civils et militaires « factieux » qui allait prendre le pouvoir en France à partir du 13 mai 1958, et qui fut mise en échec par l’habilité et le courage du général de Gaulle, lequel sut imposer la négociation avec le GPRA en dépit du terrorisme de l’OAS ? Ou bien faut-il remonter jusqu’au choix du terrorisme par le chef du FLN d’Alger, Abane Ramdane, qui avait répondu par un tract en février 1956 à une déclaration de Guy Mollet annonçant qu’il était dans ses intentions de « faire exécuter les patriotes condamnés à mort » : « Nous prenons le monde à témoin des conséquences qui découleraient de ce monstrueux crime (...). Si le gouvernement français faisait guillotiner les condamnés à mort, des représailles terribles s’abattront sur la population civile européenne » [5]. Menace qui fut exécutée à partir du 20 juin 1956 par des attentats au révolver, et par des attentats à la bombe à partir du 30 septembre 1956. Ainsi, la « bataille d’Alger » ne peut s’expliquer en la faisant commencer en janvier 1957.

Remarquons également que cette occultation relative de la « bataille d’Alger » a permis un demi-oubli des responsabilités des hommes de gauche alors au pouvoir : Guy Mollet, Robert Lacoste, mais aussi le ministre de la justice François Mitterrand [6]. Ainsi, presque tous les groupes mémoriels, colonialistes et anti-colonialistes, visent la même cible : le général de Gaulle, qui apparaît comme le principal coupable ou complice de tous ces « crimes contre l’humanité » ou « crimes d’Etat ». Rappelons pourtant que celui-ci a mis fin à la guerre d’Algérie et à plus d’un siècle de conquête et de colonisation de l’Algérie par la France, en décidant de négocier son indépendance avec le GPRA [7], et qu’il fut approuvé par la très grande majorité des électeurs lors du référendum du 8 avril 1962 en France métropolitaine. Comme quoi la mémoire n’est pas l’histoire, et peut même la contredire.

Je ne suis pas sûr que tous les historiens approuvent l’analyse que je viens de vous présenter, puisque nombre d’entre eux ont accepté de participer à tel ou tel groupe mémoriel. A mon avis, ils ont le droit de le faire, à condition de ne pas laisser croire qu’ils sont les avocats d’une cause, subordonnés à des impératifs non historiques. Les historiens doivent préférer l’histoire à la mémoire chaque fois qu’elles entrent en conflit.

Guy Pervillé.

[1] Pour plus de détails, voir mon article « La guerre d’Algérie cinquante ans après : le temps de la mémoire, de la justice, et de l’histoire », publié dans Historiens et géographes n° 388, octobre 2004, pp. 237-246, sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=24 , et sa mise à jour : « L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie » , Historiens et géographes, n° 420, octobre-novembre 2012, pp. 287-294, et sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=293 .

[2] Voir ma « réponse à Emmanuel Macron », sur mon site : http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=390 .

[3] Notamment Mohammed Harbi, Claude Liauzu, Benjamin Stora, Pierre Vidal-Naquet.

[4] Télérama, n° 2185, 27 novembre 1991. Reproduit dans Panoramiques, n° 62, 1er semestre 2003, p. 26. Repris dans L’Express, « 17 octobre 1961, retour sur une tragédie ». Article daté du 11 octobre 2001, repris et complété le 14 octobre 2011 : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/17-octobre-1961-retour-sur-une-tragedie_645790.html .

[5] « Le voyage en Algérie du président du Conseil français », tract du FLN reproduit dans l’ouvrage dirigé par Henri Alleg, La guerre d’Algérie, Paris, Temps actuels, 1981, t. 3, p. 531.

[6] Sur ce sujet, voir le livre récent de François Malye et Benjamin Stora : François Mitterrand et la guerre d’Algérie. Paris, Calmann-Lévy, 2010, 303 p.

[7] Non sans illusions, car le GPRA et le CNRA ne ratifièrent pas les accords d’Evian qu’ils qualifièrent de « plateforme néo-colonialiste ». Voir mon article de L’Histoire, n° 433, mars 2017, pp 24-27 : « Accords d’Evian : les Français ont-ils été dupés ? »



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