La ”première” et la “deuxième guerre d’Algérie” : similitudes et différences (2004)

lundi 2 janvier 2006.
 
La première version de cette communication a d’abord été présentée à la journée d’étude sur “France - Algérie : mémoire et oublis”, organisée à l’Institut für Romanische Sprachen und Literaturen de l’Université Johan-Wolfgang Goethe de Francfort-sur-le Main le 14 mai 2004.

La persistance de la violence en Algérie à travers la succession des siècles et des générations est une idée reçue. Depuis 1992, on parle couramment d’une “deuxième guerre d’Algérie”, répétant la première, celle des années 1954 à 1962. Cette formule est couramment exprimée en France, ainsi qu’en Algérie. Mais que vaut cette idée d’une répétition du proche passé dans le présent ?

Les historiens se méfient beaucoup du mythe de l’éternel retour, qui est la négation même de l’histoire. En effet, l’histoire est une science des faits singuliers qui ne se répètent jamais à l’identique et qui ne peuvent être reproduits (contrairement aux sciences expérimentales). Et pourtant, les historiens s’attachent aussi à comparer les faits et à expliquer leur enchaînement, en recherchant des régularités (sinon des lois) qui suggèrent que des causes analogues produisent des résultats analogues. Mais la comparaison n’est pas une identification : elle vaut autant par les différences que par les ressemblances qu’elle met en évidence.

Benjamin Stora nous propose une comparaison méthodique et convaincante des “deux guerres d’Algérie” dans son petit livre très éclairant sur La guerre invisible, Algérie, années 90 [1], et particulièrement dans son chapitre 2, “Le brouillage d’une guerre par une autre” [2]. Il y insiste sur “des ressemblances valorisées” et sur “des différences non relevées”. Je lui emprunterai des idées, des faits et des citations en grand nombre. Mais je préfère inverser son plan et insister davantage sur les ressemblances que sur les différences, parce que les premières ne sont pas de simples faux semblants : elles traduisent une réelle continuité, un véritable rapport de cause à effet entre la violence de la “guerre de libération” et celle de la récente guerre civile (ou “guerre contre les civils”).

“Des différences non relevées”

Les différences entre ces deux guerres sont assurément importantes, et méritent d’être relevées, mais leur liste est rapidement dressée. La plus évidente est que la première guerre d’Algérie était fondamentalement un conflit entre deux peuples, l’un conquérant et dominant depuis 1830, l’autre conquis et dominé, même si la durée de la domination, l’installation à demeure du peuple colonisateur et le déséquilibre du rapport des forces en sa faveur ont empêché un soulèvement unanime du peuple dominé, et provoqué des divisions internes qui permettent de parler aussi d’une guerre civile induite par la guerre franco-algérienne (ou plutôt d’une série de guerres civiles induites par le conflit principal à l’intérieur des deux peuples [3]). Au contraire, la guerre civile commencée en 1992 (et dont on ne sait pas si elle est entièrement terminée ou non) a opposé uniquement des Algériens à d’autres Algériens, avec pour enjeu le pouvoir à l’intérieur de l’Etat algérien, et non son existence même.

D’autres différences complètent le tableau. Sur le plan extérieur, même si les islamistes ont tenté de faire reconnaître la légitimité de leur combat dans le monde, et trouvé des encouragements et des soutiens dans certains Etats musulmans, ils n’ont jamais pu établir des bases militaires et former une armée dans les pays limitrophes. En dépit de quelques tentatives d’exporter le terrorisme au Maroc et en France, la guerre est restée circonscrite pour l’essentiel à l’intérieur du territoire algérien. Sur le plan intérieur, les islamistes n’ont jamais réussi à unifier leurs mouvements autour d’une direction politique et militaire unifiée, reconnue par toutes les tendances. Mais s’agit-il vraiment d’une différence absolue par rapport à la première guerre d’Algérie, qui avait déjà été l’occasion d’une guerre fratricide entre deux mouvements nationalistes algériens, le FLN et le MNA ?

On voit que l’inventaire des différences entre les deux guerres est vite terminé. Les ressemblances sont beaucoup plus nombreuses, et pas seulement à cause de “la persistance des préjugés et des stéréotypes qui ont fabriqué une mémoire de la guerre d’Algérie en France” [4].

A vrai dire, il y aurait aussi à citer une différence apparemment sensible, mais plus apparente que réelle. Selon les militants français de gauche engagés dans le soutien au FLN, le droit de l’Algérie à l’indépendance aurait été une cause inséparable des principes révolutionnaires français de la démocratie et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Par là, elle s’opposerait nettement aux principes religieux obscurantistes dont se réclament les islamistes des années 1990 et d’aujourd’hui. Cette idée a été popularisée, avant tout, par le chef du FLN d’Alger Abane Ramdane et par le Congrès de la Soummam (août 1956) dont il fut le principal inspirateur. Mais elle n’était qu’une interprétation des principes contradictoires du FLN, dont la proclamation du 1er novembre 1954 avait prétendu poursuivre à la fois "la restauration de l’Etat algérien démocratique et social dans le cadre des principes islamiques" ; ce qui avait permis la contestation des formules laïques du Congrès par Ben Bella. Cette interprétation laïque était spécialement destinée aux "compagnons de route" français, mais elle fut désavouée dès 1962 par le programme de Tripoli qui reconnut l’islam comme religion de l’Etat algérien, puis par le code de la nationalité algérienne de 1963, qui la reconnut de plein droit à tous les Algériens musulmans, fussent-ils "harkis", alors que les militants européens de la révolution algérienne devaient demander leur naturalisation contrairement aux promesses d’Abane. En fait, la propagande du FLN en arabe littéraire, en arabe dialectal et en berbère n’avait pas cessé d’utiliser la référence à l’islam comme argument majeur pour l’adhésion et le soutien du peuple à la révolution algérienne, qui était présentée comme un djihad fi sabil Allah (guerre sainte pour la cause de Dieu). Et c’est pourquoi la propagande islamiste de l’AIS et des GIA était bien dans la continuité de celle du FLN. [5]

“Des ressemblances valorisées”

Mais commençons par dresser le constat d’une répétition apparente du passé dans le présent, avant de nous interroger sur sa signification exacte.

En France, comme l’a bien montré Benjamin Stora, “le simple énoncé des titres d’articles parus dans l’été 1995, au moment de la vague terroriste, se présente comme un récit, en accéléré, de la “première” guerre d’Algérie”. Les événements annoncés ont “un air de déjà entendu, de déjà vu” [6]. En effet, les articles et les reportages parus dans la presse et les médias français font percevoir la “deuxième guerre d’Algérie” comme une répétition de la première, voire comme une récidive, une rechute de l’Algérie dans la violence. Comme l’écrit Benjamin Stora, l’Algérie paraît être “une terre vouée aux guerres, frappée de malédiction, embarquée dans une fatalité tragique perpétuelle” [7]. Le vocabulaire des informations est le même que celui utilisé par la presse française et française d’Algérie de 1954 à 1962 : d’un côté des “terroristes” fanatiques, barbares et xénophobes, commettant des attentats, des embuscades, des assassinats et des massacres, puis “abattus” par les “forces de l’ordre”, de l’autre, des ratissages, des tortures, des disparitions. On croit assister à une double répétition, celle de la violence effrénée des “rebelles” , et celle de la répression illimitée des forces armées défendant le pouvoir établi.

Mais cette impression de répétition ne s’explique pas uniquement par la superposition de la mémoire française de la première guerre d’Algérie sur les nouvelles de la deuxième. Elle a également été ressentie par des Français ayant sympathisé avec la cause algérienne, comme Pierre Bourdieu qui écrivait en 1996 : “On a l’impression que la guerre d’Algérie se rejoue de manière d’autant plus dramatique qu’il s’agit, des deux côtés de la Méditerranée, d’une répétition avec les mêmes phobies, les mêmes automatismes barbares, les mêmes réflexes primitifs de la barbarie militaire” [8]. Mais aussi par des Algériens comme la romancière Assia Djebar, qui expliquait en 1997 à un journaliste suisse :”la violence, dans sa structure, est la même que pendant la guerre d’Algérie. L’héroïne de ma nouvelle, dont les parents ont été assassinés par l’OAS, retrouve à son retour en Algérie le même type d’assassinat, mais entre Algériens. Il y a tout un côté de l’Algérie qui est resté dans l’ombre, peut-être faut-il éclairer les non-dits du passé” [9]. Et l’un des chefs historiques du FLN, l’ancien président Ahmed Ben Bella, a formulé dans une interview un constat encore plus troublant : “ Le peuple algérien est fatigué, vous savez, de voir se reproduire chez nous une même sémantique. Voila que chez nous, on parle de ratissage, on parle de terroristes, on parle sans épuiser le problème quant au fond. Cela nous fait de drôles de souvenirs, nous qui avons connu il y a trente ans cette situation, de voir nos journaux, le pouvoir, reproduire le vocabulaire du général Massu et du général Salan” [10]. Il serait intéressant de savoir si les journalistes algériens l’ont repris à leur compte spontanément, ou en obéissant à des directives officielles. Quoi qu’il en soit, la presse algérienne n’a pas voulu réhabiliter le point de vue du colonialisme français, bien au contraire.

En effet, la deuxième guerre d’Algérie se présente comme un jeu de rôles, dans lequel les acteurs de chacun des deux camps revendiquent pour eux-mêmes le beau rôle, celui du moudjahid ou du patriote, et prétendent imposer à leurs adversaires le rôle infamant du traître (à la nation algérienne ou à l’islam qui la définit), afin de se légitimer et de déligitimer son ennemi. Mais le vocabulaire des deux camps n’est pas exactement interchangeable. En effet, les islamistes armés revendiquaient naturellement le nom de moudjahidine (combattants de la guerre sainte pour la cause de Dieu), parce qu’ils situaient leur combat dans la continuité du djihad, selon eux interrompu ou renié par le pouvoir après l’indépendance. Ils identifiaient donc leurs adversaires (partisans de l’interruption des élections par le coup de force civil et militaire de janvier 1992) au “parti de la France” (Hizb França), à des “nouveaux pieds-noirs” [11] ou à des “généraux harkis” (ayant déserté l’armée française avant 1962 pour noyauter l’armée algérienne). Les adversaires des islamistes pouvaient difficilement retourner ces mêmes étiquettes, mais ils choisissaient d’autres noms pour exprimer les mêmes significations. Ils revendiquaient le nom de “patriotes” (notamment pour désigner leurs groupes de légitime défense, volontaires pour une “deuxième guerre de libération” [12]) , et dénonçaient les terroriste islamistes comme d’anciens “harkis” (supplétifs musulmans de l’armée française) ou des fils de harkis désireux de venger leurs pères massacrés en 1962. Accusation formulée notamment par le ministre de l’Intérieur Abderrahmane Méziane le 1er novembre 1994 (“des fils de harkis que l’histoire a jugés et condamés à jamais” [13]), et reprise récemment par le sociologue algérien Liess Boukra dans son livre Algérie, la terreur sacrée [14].

Ces étiquettes infamantes, armes de propagande et de polémique, ne peuvent pourtant pas être retenues comme des indications véridiques. Il suffit de lire la presse francophone anti-islamiste pour constater qu’elle n’est pas l’expression d’un “parti de la France”. De même, la présence de harkis ou de fils de harkis parmi les islamistes peut être admise provisoirement en tant qu’hypothèse, sous réserve de procéder à un inventaire minutieux des cas individuels et de leur représentativité ; mais elle ne saurait fournir une explication globale de l’apparition de l’islamisme et du terrorisme islamiste en Algérie. En effet, le FLN de la “guerre de libération” avait déjà instrumentalisé l’islam en tant que moyen de mobilisation du peuple, et l’idéologie islamiste a été diffusée dans l’enseignement public par le ministère des Affaires religieuses de l’Etat algérien, avant d’échapper à son contrôle. Le premier groupe islamiste armé a été fondé en 1982 par un ancien maquisard de la wilaya IV, Mustapha Bouyali. Les cartes de l’implantation des GIA, héritiers de Bouyali, recouvrement exactement l’ancien territoire de cette wilaya [15]. Ainsi, l’identification des terroristes islamistes aux harkis et fils de harkis détourne l’attention des véritables responsabilités.

Continuité et rapport de causalité d’une guerre d’Algérie à l’autre

Pour éviter tout malentendu, précisons que je ne prétends pas expliquer la “deuxième guerre d’Algérie” par une cause unique. Elle en a sans doute un grand nombre, mais celles-ci se ramènent toutes à l’échec du régime établi depuis 1962 et des gouvernements algériens successifs à tenir les promesses de l’indépendance pour la masse de la population. Echec manifesté à partir de 1985 par la chute des prix du pétrole, qui a empêché le maintien du revenu minimum assuré jusque-là par la redistribution d’une partie de la rente pétrolière, et généralisé le mécontentement du peuple, aboutissant à l’idée que la révolution avait été confisquée au profit d’une minorité privilégiée [16]. Je ne prétends pas davantage éclairer le détail de tous les événements de la guerre civile, en répondant à la trop célèbre question “qui tue qui ?” [17]

Mais on peut soutenir (et je ne suis pas le seul à le faire) que l’extrême violence de ce nouveau conflit est explicable par la culture politique algérienne issue de la guerre de libération nationale, et en particulier par la vision de l’histoire nationale et de la guerre de libération qui a été inculquée aux jeunes algériens par l’enseignement public et par la commémoration officielle. Comme l’a remarqué Benjamin Stora, “la perpétuation de la culture de guerre, qui évacue les origines politiques du nationalisme contemporain, a fini par générer des automatismes redoutables auprès d’une partie de la jeune génération. On ne peut pas impunément enseigner que le principe de la lutte armée est central dans l’édification de la nation, et s’étonner ensuite de sa reprise dans la réalité” [18].

A lire ce qui se publiait en Algérie sur la guerre de libération avant 1989 (au temps où l’Etat avait le monopole de l’information et de l’édition), on pouvait déjà s’attendre au pire dans l’avenir. Par exemple, ce “récit” d’un jeune maquisard, arrêté et torturé, qui devient fidaï en 1960 pour venger les siens, en commençant par tuer le premier civil français venu (“Beau spécimen de pied-noir”, “bon gibier du matin”) et continue ainsi jusqu’en 1962 [19]. Ou encore ce “roman” qui prétendait justifier le retournement contre le colonialisme de toutes ses armes, à savoir “la méchanceté sans borne, qui ne fait aucune distinction, ne s’arrête guère à séparer les innocents des coupables, les hommes des femmes et des enfants, une méchanceté volontairement aveugle, uniquement acharnée à détruire. Face à ses ennemis dépourvus de tout sens humain, l’Algérie était en danger de mort. Elle ne trouverait le salut qu’en devenant elle-même inhumaine”. Redoutables sophismes, qui ne pouvaient dissimuler un racisme flagrant : ”Des Espagnols aux casquettes molles tombaient, des Maltais aux tignasses pouilleuses aussi, des Italiens aux visages cauteleux. Ahmed tirait avec le sentiment de nettoyer les rues, de les débarrasser de toute cette faune parasite qui les encombrait” [20]. Comme l’a signalé l’historien algérien Mohammed Harbi, “l’idéalisation de la violence requiert un travail de démystification. Parce que ce travail a été frappé d’interdit, que le culte de la violence en soi a été entretenu dans le cadre d’un régime arbitraire, l’Algérie voit resurgir avec l’islamisme les fantômes du passé” [21]. Et le même auteur accusait la “mythologisation du passé” de rendre aveugle au sens présent” : “Ainsi, en occultant l’existence de pratiques cruelles enracinées dans une culture paysanne archaïque dominée par un code particulier de l’honneur et de la blessure symbolique à infliger au corps de l’ennemi, on s’interdit de voir dans la cruauté actuelle des actions de terrorisme islamiste un ‘retour’ qui en vérité traduisait une permanence culturelle” [22]. Ce que l’ambassadeur d’Algérie à Paris qualifiait de “terrorisme barbare, sans précédent dans l’histoire moderne”, n’était donc pas seulement une maladie contagieuse importée d’Orient par on ne sait qui.

La responsabilité du système politique algérien, institué par le FLN pendant et à l’issue de la guerre d’indépendance, a été mise en évidence par le politologue algérien Lahouari Addi. D’après lui, ce système politique postulait l’unanimité nationale et l’imposait par la force, parce qu’il était “fondé sur le présupposé qu’entre Algériens il n’y a pas de conflits politiques. Il y a des conflits politiques entre Algériens et étrangers, ou entre Algériens patriotes et Algériens traîtres. Ce type de conflit n’a pas à être institutionnalisé, car les traîtres sont à exterminer physiquement, à ‘éradiquer’, d’où le caractère sanglant de la crise actuelle, qui oppose, pour les uns, les traîtres à la nation, et pour les autres, les traîtres à l’Islam qui définit la nation” [23]. C’est pourquoi la démocratie n’a pu s’établir en Algérie après l’indépendance [24].

Ce rapport de cause à effet entre le système politique algérien instauré par le FLN et la perpétuation de la violence comme moyen privilégié de traiter les conflits politiques est perçu plus ou moins nettement par une partie de l’opinion publique algérienne, notamment par ceux qui ne cachent plus leur nostalgie du temps des Français, et par les jeunes nés après l’indépendance qui rejettent en bloc l’histoire officielle et l’idéologie nationaliste. L’existence de la première tendance a été clairement attestée, entre autres, par l’ancien maquisard du 1er novembre Ali Zamoum : “ Voici que plus de trente ans plus tard, j’éprouve la nécessité d’avoir à plaider pour défendre cette cause sacrée pour laquelle des milliers d’hommes et de femmes se sont sacrifiés. Depuis déjà de nombreuses années, j’ai entendu des critiques graves portées à l’encontre de la lutte de libération. D’abord, je ne prenais pas au sérieux ces excès de langage. Je me disais que « les mots dépassaient la pensée » de ces personnes qui devaient affronter d’intolérables difficultés pour vivre décemment même après l’indépendance, alors que certains avaient commencé à amasser rapidement des fortunes. (...) : « Tu vois ce qu’ils ont fait de ce pays que vous avez libéré ? les martyrs n’auraient pas accepté de mourir s’ils avaient su ». Puis c’est carrément : « Nous aurions été mieux si la France était restée. Actuellement les émigrés sont mieux que nous... » [25]. Celle de la seconde l’est également par Lahouari Addi. Celui-ci constate “ un fait qui heurte le sentiment patriotique. Des centaines de milliers de jeunes nés après l’indépendance, dont certains sont des enfants et des petits enfants de martyrs, sont en admiration de la France, des centaines de milliers de jeunes souhaitent partir en France pour y vivre et y acquérir la nationalité française, cette même nationalité que leurs parents ont refusée dans les années cinquante pour arracher un Etat indépendant. Force est de constater - et il est inutile de ne pas regarder la réalité en face - que la guerre livrée en 1954 par l’ALN à la France coloniale a été perdue trente ans après ! » [26].

La “deuxième guerre d’Algérie” a donc provoqué une crise du nationalisme algérien, mais celle-ci ne peut se manifester politiquement, parce qu’aucune des forces en lutte pour le pouvoir n’y trouve son intérêt.

En effet, l’idée d’une continuité entre la lutte du FLN contre l’Etat colonial pour l’indépendance de l’Algérie et la révolte des islamistes contre les nouveaux maîtres de l’Etat algérien est très difficilement acceptable par les forces politiques rivales qui prétendent à le diriger. Elle ne paraît avantageuse que pour les islamistes, qui en tirent la légitimation de leur action, comme l’ancien leader du FIS Ali Benhadj, fils de moudjahid, qui déclarait : “Si mon père et ses frères ont expulsé physiquement la France oppressive de l’Algérie, moi, je me consacre avec mes frères, avec les armes de la foi, à la bannir intellectuellement et idéologiquement, et à en finir avec ses partisans qui en ont tété le lait vénéneux” [27]. Mais dans leur perspective, il n’est évidemment pas question de critiquer la violence.

Leurs ennemis jurés les “éradicateurs”, partisans de l’interruption du processus électoral par le coup de force civil et militaire de janvier 1992, ne peuvent pas prendre le risque d’abandonner aux islamistes le patrimoine moral des “valeurs de novembre” 1954, sacralisées par la Constitution de 1989. C’est pourquoi Khalida Messaoudi s’insurge contre toute atteinte à la mémoire des héros nationaux, sans excepter le colonel Amirouche de la wilaya III (Kabylie), réputé en France pour ses massacres et pour ses purges sanglantes : “Quelles que soient les erreurs et les dépassements commis par le FLN de la Libération, il faut admettre que malheureusement toute guerre en produit. Ce qui a permis aux Algériens pendant ces dix dernières années de ne pas transformer cette guerre totalitaire contre eux et leur pays en guerre civile, c’est précisément le ciment que constitue la Révolution ! Mieux, cette guerre de libération a encore fonctionné pour faire qu’ils ont résisté” [28]. De même, Liess Boukra disserte savamment sur le terrorisme, sans jamais mentionner celui du FLN, et la présidente de l’Association algérienne des victimes du terrorisme (islamiste), Saïda Benhabylès, maintient une distinction fondamentale “entre la lutte des peuples pour l’autodétermination et l’indépendance, et le terrorisme” [29].

C’est parmi les “dialoguistes”, ou “conciliateurs”, qui refusent d’éxonérer le régime algérien de ses responsabilités dans l’origine de la crise et de la guerre civile algériennes, sans pour autant soutenir l’islamisme, que l’on trouve les intellectuels les plus critiques envers l’histoire officielle. Et pourtant, ils s’interdisent de franchir une limite dans leur critique de la révolution algérienne. Le cas de Mohammed Harbi, l’historien algérien le plus sévère envers son système de gouvernement, est exemplaire. Ayant consacré toute son oeuvre à comprendre “comment des hommes dont la résistance force l’admiration n’ont pas su devenir des hommes libres” [30], il reconnaît :“ je vis ce qui se passe comme l’échec d’une génération qui n’a pas su trouver les chemins de la liberté ; cette génération, c’est la mienne. C’est donc aussi quelque part mon échec” [31]. Mais il refuse pourtant de remettre en question le bien fondé du soulèvement de 1954 : “L’indépendance, les Français ne nous l’auraient jamais accordée. Alors, nous l’avons prise. Et, quoi qu’il ait pu advenir, nous avons bien fait” [32]. Il n’en reconnaît pas moins la continuité de la violence en Algérie depuis la guerre de 1954-1962 : “On ne peut pas ne pas s’interroger sur le rapport entre les méthodes employées pendant la guerre de libération et celles qu’utilisent aujourd’hui les islamistes ou l’armée. Les gens sont conscients que la gestation du pouvoir algérien et de ses pratiques s’est faite au cours de la révolution même. Et que, pour n’avoir pas suffisamment réfléchi sur ce qui est arrivé à l’époque, les mêmes faits ont fini par se reproduire. Mais méfions nous d’une vision déterministe qui consisterait à dire : ce qui se passe aujourd’hui, c’est ce qui est arrivé hier. Ce serait évacuer totalement le rôle et la responsabilité des acteurs. La suite n’était pas écrite. Je ne vois malheureusement pas, en Algérie, de travaux sur ce problème de la violence. J’ai écrit des articles sur ce sujet. Ils sont parus. Mais on n’en a pas parlé. On ne censure pas, mais on ne débat pas...” [33]

Le véritable “parti de la France” qui s’exprime de plus en plus ouvertement en présence des journalistes étrangers [34], n’a pas le droit de s’exprimer légalement. En effet, la Constitution du 23 février 1989, qui a libéralisé le régime politique algérien en reconnaissant les libertés publiques et le droit des citoyens à choisir leurs représentants entre les candidats de plusieurs partis, a interdit par plusieurs de ses articles toute remise en cause des “valeurs de novembre” aussi bien que de l’islam. Et aucune force politique organisée ne peut ni ne veut prendre le risque d’abandonner le patrimoine moral des combattants de la guerre de libération, arme idéologique décisive, à ses concurrents et adversaires. Bien au contraire, elles rivalisent dans une surenchère patriotique de revendications de repentance adressées à la France pour tous les crimes qu’elle a commis en Algérie de 1830 à 1962 [35].

Ainsi, les responsabilités du régime politique issu de la guerre de libération nationale dans la crise algérienne des années 1990 et dans l’extrême violence de la guerre civile qui s’en est suivie sont relativement faciles à mettre en évidence. Mais cette vérité est inacceptable ou gênante pour l’ensemble des forces politiques qui se disputent le pouvoir dans le pays. Et pourtant, c’est à condition de la reconnaître et d’en tirer les conclusions que l’Algérie pourra échapper durablement à son destin tragique et au dilemme : guerre civile ou dictature.

Guy Pervillé.

[1] Paris, Presse de Sciences Po, 2001, 126 p.

[2] B. Stora, op. cit., pp. 51-68.

[3] Voir notre article inédit, “Les guerres civiles de la guerre d’Algérie”, sur le site internet http:// guy.perville.free.fr.

[4] B. Stora, op. cit., p. 65.

[5] Je rajoute aujourd’hui (1er mars 2009) cet élément de comparaison qui me paraît d’une importance capitale.

[6] B. Stora, op. cit., pp. 95-96.

[7] B. Stora, op. cit., p. 56.

[8] Pierre Bourdieu, “Dévoiler et divulguer le refoulé”, dans Algérie, France, islam, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 24, cité par B. Stora, op. cit., pp. 9-10.

[9] Le Nouveau quotidien, 4 décembre 1997, cité par B. Stora, op. cit. , p. 52.

[10] Ahmed Ben Bella interviewé à Genève par Dominique Bromberger, TF1, 28-12-1994.

[11] Voir notamment l’ancien président du GPRA Benyoucef Ben Khedda, L’Algérie à l’indépendance, la crise de 1962, Alger, Dahlab, 1997, p. 49, cité par B. Stora, op. cit., pp. 51-52, et par G. Pervillé, Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Picard, 2002, p. 279.

[12] El Watan, 1er août 1994, cité par B. Stora, op. cit., p. 53.

[13] El Watan, 1er novembre 1994, cité par G. Pervillé, op. cit., pp. 279-280 note 4.

[14] Lausanne, Favre, 2002, pp. 134-135.

[15] Cartes publiées en annexe par Liess Boukra, op. cit.

[16] Voir notamment André Nouschi, L’Algérie amère, 1914-1994, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1995.

[17] Pour une confrontation des interprétations opposées de la deuxième guerre d’Algérie, voir Le procès de “La sale guerre”. Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia, Paris, La Découverte, 2002, 515 p.

[18] B. Stora, “Algérie : absence et surabondance de mémoire”, in Les violences en Algérie, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 154, (première publication dans la revue Esprit en 1995).

[19] Chabane Ouahioune, Itinéraires brûlants (récits de l’ancien moudjahid Saïd Akrour), Alger, ENAL, 1986, p. 59.

[20] Abdelkader ben Azzedine Ghouar, Cinq fidayines ouvrent le feu à Constantine, Alger, ENAL, 1986, pp. 93 et 195.

[21] Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin, croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1993, p. 155.

[22] Mohammed Harbi, “La tragédie d’une démocratie sans démocrates”, in Le Monde, Paris, 13 avril 1994.

[23] Lahouari Addi, in Le Monde, 29 novembre 1996, p. 16.

[24] Lahouari Addi, L’Algérie et la démocratie, Paris, La Découverte, 1995, 239 p.

[25] Ali Zamoum, Le pays des hommes libres, Tamurt Imazighen. Mémoires d’un combattant algérien, 1940-1962, Paris, La pensée sauvage, 1998, pp. 301-302.

[26] « Réflexion politique sur la tragédie algérienne », Confluences Méditerranée, n° 20, hiver 1996-1997, p. 47. Voir les citations réunies par G. Pervillé, op. cit., pp. 292-296.

[27] Cité dans Le Monde, 14 octobre 1994, p. 1, et par G. Pervillé, op. cit., p. 279 note 2.

[28] Cité par Elisabeth Schemla, Mon journal d’Algérie, novembre 1999-janvier 2000, Paris, Flammarion, 2000, p. 342. Le colonel Amirouche, comme ses prédécesseurs Belkacem Krim et Mohammedi Saïd, était partisan de l’arabo-islamisme.

[29] Cité par Hafida Ameyar dans Liberté, 18-12-2003.

[30] Mohammed Harbi, 1954. La guerre commence en Algérie, Bruxelles, Complexe, 1984, pp. 7-8.

[31] Interview à El Watan, Alger, 17 mai 2001.

[32] Cité par Daniel Bermond, “Mohammed Harbi, l’homme qui a dit non !”, in L’Histoire, n° 251, février 2001, pp. 30-31.

[33] “L’heure de la vérité”, interview de Mohammed Harbi et Benjamin Stora par Agathe Logeart et Claude Weill, in Le Nouvel Observateur, n° 2085, du 21 au 27 octobre 2004, pp. 42-44.

[34] Voir les citations dans Pour une histoire de la guerre d’Algérie, op. cit., pp. 292-296, et le sondage réalisé en Algérie et en France en octobre 2004 : “Cinquante ans après, le fossé demeure entre Français et Algériens”, par Hervé Gattegno et Philippe Le Coeur, in Le Monde, 30 octobre 2004, p. 10. D’après ce sondage, seulement 10% des Algériens estiment que “la situation de l’Algérie et des personnes habitant en Algérie était meilleure pendant la présence française” (contre 82% après 1962, et 8% d’abstentions), mais 31% (contre 57%) estiment que “la France a beaucoup apporté à l’Algérie” , et 29% (contre 44%) qu’elle s’est mal comportée à l’égard des harkis.

[35] Sur cette revendication, exprimée dans la presse algérienne le 8 mai 1995 et présentée officiellement à l’Assemblée nationale française le 14 juin 2000 par le président Bouteflika, voir G. Pervillé, op. cit., pp. 298-299, et son article “La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France”, dans la revue Némésis, 2004, n° 5, Presses universitaires de Perpignan, pp. 103-140. Voir aussi Ahmed Rouadjia, “Hideuse et bien-aimée, la France”, in Panoramiques, Paris, n° 62, 1er trimestre 2003, pp. 204-214.



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