Du nouveau sur les prises de sang forcées : la libération du légionnaire Esteban Sanchez (2019)

lundi 25 février 2019.
 

A plusieurs reprises, depuis vingt ans, j’avais été amené à signaler à plusieurs de mes collègues historiens l’importance d’un document révélé par Grégor Mathias et qui semblait pouvoir être le premier commencement de preuve de ce qui avait longtemps été considéré comme une simple rumeur : les prises de sang forcées infligées à des personnes enlevées par le FLN en 1962. J’avais alors rencontré le scepticisme de certains d’entre eux, mais j’ai maintenu mon avis en le présentant sur mon site en 2011 (« Les prises de sang forcées en Algérie en 1962 : mythe ou réalité ? » http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=261), avant d’en avoir trouvé un début de confirmation dans le livre de Jean-Jacques Jordi Un silence d’Etat. Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie publié en 2011 par les éditions SOTECA (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=265). Puis en acceptant de préfacer le petit livre que Grégor Mathias avait consacré à une tentative de mise au point sur ce sujet particulièrement délicat en 2014 sous le titre alarmant Les vampires à la fin de la guerre d’Algérie, mythe ou réalité ? (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=340). Lors de la soutenance de la thèse de Sorarya Laribi, en octobre 2016, j’avais jugé bon de répondre aux objections qu’elle avait cru pouvoir lui faire.

Enfin dans mon livre Oran 5 juillet 1962, leçon d’histoire sur un massacre (2014) (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=321) , puis dans mon nouveau livre récemment publié par les mêmes éditions Vendémiaire en novembre dernier sous le titre Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire (http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3 ?id_article=431) j’avais résumé cette affaire en quelques paragraphes.

Mais voici que Grégor Mathias vient de m’annoncer, au début de cette année 2019, un fait nouveau qui me paraît donner encore plus de poids à cette affaire : la découverte d’une coupure de presse qui, en annonçant la libération du légionnaire espagnol en question, me paraît confirmer le document précédent et toutes les conclusions que j’en avais tirés.

Grégor Mathias s’était adressé à l’association Soldis que le général Fournier a créée pour recenser tous les militaires français disparus pendant la guerre d’Algérie. Celle-ci ayant terminé son travail en établissant une liste de 312 noms en juillet 2017, il lui a fourni celui du légionnaire Sanchez enlevé le 9 mai 1962 à Arzew, avec son numéro matricule, pour savoir s’il était dans la liste. Le général Fournier lui a répondu qu’il n’y était pas, mais que sa libération avait été annoncée dans la presse le 11 août 1962. Voici cet article que Grégor Mathias m’a envoyé le 6 janvier 2019, malheureusement sans le titre ni le lieu de parution du journal (Alger ou Oran ?) :


Samedi 11 août 1962
Disparu depuis le 8 mai, le légionnaire Esteban SANCHEZ vient d’être libéré

« Le 21 juillet, nous annoncions la disparition depuis le 8 mai à Arzew du légionnaire Esteban Sanchez, âgé de 23 ans, alors qu’il était en tenue militaire. Cette nouvelle nous a avait été donnée par une personne amie du jeune militaire, Mme Pons d’Alger.

Une lettre écrite par le légionnaire Sanchez vient de nous parvenir nous disant sa joie d’être rendu à la liberté. Sa libération a eu lieu dans la banlieue d’Alger, au cours de la nuit du 1er au 2 août.

Je vous remercie de ce que vous faites pour les personnes disparues nous a écrit M. Sanchez ainsi qu’au nom de Mme Pons et du 3e REI, mon corps actuel, où j’espère reprendre mon service bientôt. »

Article illustré par une photographie du jeune légionnaire souriant.

Jusqu’à présent, cette affaire n’était connue que par la lettre expédiée clandestinement par le légionnaire Sanchez à son frère le 30 juin et réexpédiée aussitôt à ses supérieurs de la Légion étrangère le 12 juillet, le colonel Vaillant ayant indiqué dans son rapport du 13 juillet qu’il fallait tout faire pour le retrouver au plus vite. L’article indique donc la suite des événements : la publication d’un premier article signalant la disparition du légionnaire le 21 juillet, et celui du 11 août annonçant sa libération.

Pour autant, aucun détail n’est donné ni sur les raisons de son enlèvement, ni sur les modalités de sa libération. Comment donc a-t-il été libéré ? Par une action unilatérale de l’armée française, en l’absence d’une autorité algérienne incontestable ? Ou à la suite d’une négociation avec tel ou tel pouvoir de fait ? Grégor Mathias fournit quelques hypothèses :

« L’article ne fait pas état d’une opération militaire avec un coup de force (peut-être pour ne pas révéler qu’on a violé les accords du cessez-le-feu) ou d’une libération négociée avec la Wilaya IV (ce qui aurait pu être révélé dans la presse pour expliquer que les accords d’Evian sont respectés par les deux parties).

Est-ce que la libération d’Esteban Sanchez, le 1er août ne s’inscrit pas dans un cycle de libérations négociées avec la Wilaya IV pendant dix jours ? Le 25 juillet, un autre militaire (enlevé le 21 juillet) est libéré de la caserne d’Orléans (J.-J. Jordi, Un silence d’Etat, p. 111) et le 4 août, ce sont 20 Européens détenus à la caserne d’Orléans qui sont libérés. (J.-J. Jordi, Un silence d’Etat, p. 120). Nous penchons pour une libération négociée.

A moins que la libération d’Esteban Sanchez ait eu lieu lors d’une opération coup de poing sur un des camps de détenus européens identifiés par les services de renseignement, par exemple ceux situés à la villa Bellevue (renseignement du 12 juillet), à l’école du Ruisseau (renseignement du 21 juillet), au fort Sidi Bennour à Bouzareah (renseignement du 12 juillet), à la clinique à Saint-Eugène (1er août) et dans une ferme située entre Rivet et Fondouk (renseignement début août) (J.-J. Jordi, Un silence d’Etat, p. 104). L’article n’évoque pas d’autres prisonniers comme s’il avait été seul à être libéré, or dans sa lettre du 30 juin, il évoque quatre autres militaires (Les Vampires p. 58). »

Cependant, cette extrême discrétion de l’article est explicable dans le contexte extrêmement délicat de l’été 1962. Le fait important à retenir est que ces deux brefs articles de presse viennent confirmer l’authenticité et donc très vraisemblablement l’exactitude de la lettre écrite par le captif à son frère. Ce qui explique aussi que cette lettre très embarrassante aurait pu être retirée des archives militaires pour être détruite si elle n’avait pas été confiée, il y a plus de vingt ans, à la garde du jeune historien Grégor Mathias.

Guy Pervillé.



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